25 ans de Théâtre de l’opprimé avec Jana Sanskriti (Inde)

Par JF Martel.

J’ai écrit ce texte à la demande des amis sociologues Sophie et Clément, qui ont suivi les premières réunions de notre réseau, pour une publication à venir dans la revue « THAETRE. J’y raconte, chapitre par chapitre, le premier stage TO en Inde (1991) leurs différentes venues en France, nos échanges de stages et de compétences, leur pratique du forum dans des villages indiens, leur travail en interne pour leurs formations (notamment aux techniques introspectives) . 12 pages en pdf. Vos remarques et questions sont les bienvenues !

Par JF Martel jf.martel@orange.fr du Réseau Théâtre de l’Opprimé (France) www.reseau-to.fr JF Martel est fondateur en 1983 d’En Vie -Théâtre de l’opprimé (Picardie), Sociétaire du CTO (Centre du Théâtre de l’opprimé) – Augusto Boal de Paris de 1986 à 1998, et fondateur en 2004 de T’OP! – théâtre de l’opprimé (Lille).

 

INTRODUCTION : brève chronologie de nos liens personnels et collectifs.

Début 1991, rencontre bouleversante : je faisais partie de l’équipe des cinq jokers du CTO-A.Boal de Paris, en charge de former Jana Sanskriti au théâtre de l’opprimé, par un stage à mener dans leur village au Bengale. Nous n’imaginions évidemment pas qu’ils deviendraient cet immense mouvement ! Mais la même année ils créent déjà un théâtre forum “Sonar Meye” et viennent le présenter à Paris au festival international du CTO A.Boal, et dans la foulée, ils le jouent plusieurs fois pour mon groupe local de TO dans l’Oise.

Nous nous sommes souvent retrouvés ensuite: d’abord au festival international du CTO- Rio de Janeiro en 1993, puis lors de leur premier festival en 2004 à Calcutta, où je donne un stage d’initiation aux “techniques introspectives” à toute leur équipe. En 2005, nous participons ensemble au festival « femmes du monde » prés de Paris, et l’année suivante mon équipe a le plaisir de les accueillir un mois entier au festival de TOP-Théâtre de l’Opprimé à Lille.

Par la suite les rencontres se sont succédées en Inde et en Europe, lors de visites dans le Nord de la France ou ailleurs, dans des villages des Sudarbans, dans des festivals : autant d’occasions d’échanges mutuels suivant nos compétences propres, et de réflexion sur la mise en place d’un mode de soutien financier solidaire et éthique. Nous n’avons cessé de nous enrichir mutuellement, en toute simplicité: en échangeant nos compétences. Tous ces liens m’ont marqué profondément et ont aussi marqué nos familles ; ainsi, deux de mes petits enfants portent des noms bengali en deuxième prénom, inspirés par Sima et Sanjoy Ganguly.

A) L’ANNEE 1991, LE STAGE FONDATEUR… UN CHOC !

Je pratiquais le théâtre de l’opprimé depuis une dizaine d’années, quand Boal demanda à son équipe d’animer le premier stage de Théâtre de l’Opprimé en Inde pour un groupe de paysans- militants indiens : Jana Sanskriti. J’étais fier de faire partie de cette équipe, (avec Jean-Paul, Annie, Rui et Jacques) mais aussi, je l’avoue (nous étions tous) très inquiets. Un autre continent, une langue inconnue, d’autres habitudes pour entrer en relation dans un groupe, d’autres codes liés au corps, (lesquels ? Comment se touche-t-on en Inde ? Entre hommes et femmes ?). Nos jeux et exercices sensoriels allaient-ils fonctionner? Boal disait: « Faites confiance à la méthode ». Nous n’avions pas oublié pas que le Théâtre de l’Opprimé que nous pratiquions en France et en Europe, venait du Brésil, donc déjà d’un autre continent, alors… allions oser tenter à notre tour de transmettre cette méthode venue d’un pays « du sud » à un autre pays « du sud ? C’est Anurandha, une personne alors proche de ce groupe, qui avait rencontré A. Boal lors d’un voyage en Europe. Elle avait immédiatement compris l’intérêt d’acquérir cette méthode, et avait su trouver les fonds nécessaires à notre venue.

En arrivant à Delhi, puis surtout à Calcutta, en février 91, ce fut d’abord le choc de la misère. Nosu étions muets. Que venions-nous faire ici ? Quel sens cela avait-il ? Des doutes sur notre place nous assaillaient lorsque, en rentrant du restaurant pour rejoindre l’hôtel, nous enjambions les gens qui dormaient sur les trottoirs. Les nuits aussi étaient difficiles, nous avions chaud, peu d’eau, les fenêtres fermaient mal. Mais que pouvions nous oser demander au personnel qui, lui, dormait dans les couloirs, alors qu’un vigile armé gardait l’entrée de l’hôtel, devant les mendiants ?

Enfin, après de nombreuses tentatives d’appel au téléphone, (en fait nous avions… un numéro de fax !) nous parvenons à les contacter. Ils viennent nous chercher en jeep à Calcutta. La route traverse bientôt la campagne, des rizières, et nous voilà avec eux près de Madhyam- Gram, dans le village de Badu.
Ces personnes venaient de plusieurs groupes, certaines d’un théâtre plus « classique » d’autres d’une tradition militante proche de l’agit-prop : Depuis 5 ans, avec Sanjoy et Sima Ganguly, venus de la ville pour s’établir dans cette région des Sudarbans, ces militants montraient de village en village des tableaux héroïques de luttes d’émancipation. Ils essuyaient parfois des injures et des jets de pierres. En effet, leurs pyramides humaines comprenaient non seulement des femmes, mais aussi des personnes de castes inférieures et des bramanes sans que ces derniers ne soient forcément au sommet (comme il se doit) !

Le stage, ses participants, son ambiance.

La veille du stage nous avions demandé à voir… notre “salle de travail”. Ils nous avaient alors emmenés à la croisée de plusieurs chemins, devant un kiosque, dans l’herbe, au milieud’une prairie déserte, en dehors du village. Ils y avaient installé une toiture en tôle, au-dessus d’un sol surélevé en terre battue, un simple cercle.
En France nous nous sentions pratiquement incapables de mener un stage en extérieur. Allions-nous pouvoir mener un stage dans ces conditions ?

Dès le lendemain, dsepuis les différents chemins, arrivaient des piétons, des bicyclettes, et des vélos-plate-forme qui transportaient parfois huit personnes. Tous restaient sur place ! L’impressionnante capacité de concentration de nos stagiaires nous a très vite sauté aux yeux. Suivant les heures du jour, des enfants, des adultes, surtout des hommes, s’arrêtaient et stationnaient autour de notre aire de travail. Ils nous observaient mais gardaient spontanément le silence. Enfants en short, les yeux noirs cernés de khôl, grands ouverts, hommes en tunique blanche ou en sarreau, (cette pièce de tissu colorée, serrée autour des hanches comme un pagne). Piétons ou cyclistes, chaussés de tongs ou pieds nus, tous semblaient captivés. Un peu plus loin, des hommes extrayaient de l’argile qu’ils transportaient dans des paniers sur leurs têtes pour mouler des briques, qu’ils faisaient suite cuire dans des fours à feu de bois. Un petit groupe préparait notre riz quotidien.
Nos stagiaires, eux, restaient parfaitement insensibles à ce qui se passait hors du cercle, et tout cela se déroulait sans intéraction intempestive, sans aucune intrusion.

Leur capacité de travail :

Les horaires n’étaient pas limités. Bien entendu, personne n’avait l’heure sur lui en 1991. Nous avions annoncé vouloir commencer à 9h, mais nous avons vite compris que personne ne se mettrait à courir pour être lavé, habillé et nourri avant cet horaire ! Et qu’importait après tout ? Si nous arrêtions à 17h, c’était uniquement parce que nous, les Français, nous le décidions ! Sanjoy, lui, nous disait: « we’ll stop the work when you say stop, no problem… we can work till 7, 8, 9 or midnight if you want… » Mais pour nous, une soirée de repos n’était pas inutile pour préparer la journée suivante et… il nous semblait préférable pour tout le monde d’arrêter avant la « massiv attack » des moustiques, à la tombée de la nuit, même si nous semblions être les seuls à souffrir des piqûres ! Certaines fois nous avons pourtant continué la nuit tombée, éclairés grâce à des groupes électrogènes bruyants installés un peu plus loin, avec des fils plutôt dénudés qui couraient d’arbre en arbre.

Après leur travail aux champs, la nuit tombée, ces militants avaient l’habitude de se réunir pour répéter et jouer. A la réflexion, ils appliquaient tout simplement la maxime : « faisons le travail qu’il y a à faire, c’est tout ». Peu leur importaient les horaires ! On pouvait donc travailler sans se presser, sans jamais courir, sans fébrilité… Cet « habitus » était il lié au fait que la vie paysanne rythmait leur journée ? (à la campagne, on travaille quand les champs en ont besoin, et non pas quand « c’est l’heure »).

Jeux, exercices, images, récits, improvisations, travail d’acteur, tout cela dans une grande concentration. Partant de leurs récits, nous utilisons plusieurs techniques de Théâtre Image qui permettent non seulement d’exprimer une idée, une oppression, une volonté, mais aussi de les préciser, les réfuter, d’en débattre sans mots, par sculptures successives du corps des acteurs. Deux traducteurs avaient été prévus : Sanjoy et son frère. Mais ce dernier ayant eu un grave accident de moto, ce fut Sanjoy seul qui traduisit de l’Anglais au Bengali et vice versa… Quelques rares autres personnes comprenaient un peu de mots anglais (très peu).

Avec nos 70 stagiaires, nous avions dû constituer des sous-groupes ! Nous devions donc assez souvent nous débrouiller sans traducteur. J’étais en binôme avec mon amie Annie, et quand on nous a dit à propos du théâtre image : « very nice technics » nous étiosn comblés.

Chaque groupe crée des scènes, les joue. Le langage corporel fonctionne d’autant mieux que chacun sait que tenter de se faire comprendre par la parole, sans traducteur, est complètement illusoire. Enfin, après la présentation en grand groupe de chaque pièce créée et sa mise au point collective, on « fait forum » : On propose au public de venir sur scène pour remplacer le ou la protagoniste et improviser une piste de solution. Les autres acteurs, restés en scène, réagissent à l’improvisation comme ils imaginent que leurs personnages réagiraient dans la réalité. A chaque fois, un des cinq comédiens-formateurs prend le rôle du joker : celui ou celel qui organise cette circulation « de la salle à la scène ». Parmi les scènes créées, inspirées des récits des participants, une, notamment retint l’attention de tout le monde : elle conte les mariages forcés, la dot, le travail domestique de l’épouse. Quasiment dépourvus d’accessoires, les acteurd montrent le travail de la femme concernant l’eau : le pompage (la pompe était jouée magnifiquement par une jeune femme), le transport sur la tête, la conservation, la cusine…

Enfin, une nuit très tard, après des promesses, des chants en bengali, et un « we shall overcome » qui tiraient des larmes à tous, la jeep arriva pour nous ramener à l’aéroport. En cet instant, nous n’étions pas certains de les revoir. Sans trop y croire, nous échangions quelques adresses postales sur de petits bouts de papier… Car pas de téléphone dans ces villages sans électricité ! (pas d’ordinateur non plus, évidemment, et même dans les grands hôtels de Calcutta, en 1991, obtenir l’international en moins de 12h était rare).

Pourtant, la même année, le CTO Paris et A.Boal accueillent Jana Sanskriti à Paris.

Festival international de Paris-Massy, mai 1991, nous sommes admiratifs: ils ont réussi à venir ! De plus, ils présentent un théâtre-forum, issu notamment de cette fameuse scène sur les mariages : « shonar meye », (une fille en or), jouée en bengali, sans traduction. Ils avaient foi dans le langage des images, faisaient confiance aux corps, aux intonations de voix, à la prosodie. L’équipe était très réduite, Sanjoy jouait aussi, ils n’avaient donc ni traducteur , ni joker pour faire l’intermédiaire avec le public. Augusto Boal fut leur joker ! L’accueil international (20 groupes) fut magnifique et émouvant.

Quelques jours plus tard, ils jouent bien loin du public averti du festival.

Je les ai aussitôt invités pour une semaine dans l’Oise, dans mon association “En Vie-Théâtre de l’Opprimé ». Ils ont pu voir des théâtres forums joués par des jeunes de quartiers populaires, rencontrer d’autres associations, et bien sûr, jouer « shonar meye » dont nous avions organisé rapidement plusieurs représentations.

Cette fois, me voilà donc leur joker, devant un public qui ne connait pas l’Inde. Les oppressions montrées allaient-elles concerner le public populaire français ?Je craignais par dessus tout la vision « exotique, folklorique » de leur forum, les réflexions condescendantes du type : « ces pauvres indiens, essayent-ils au moins de s’en sortir ? ». Je m’adressais en français au public, puis en anglais à Sanjoy qui retraduisait à son équipe et retournait ensuite jouer en bengali avec les autres ! Malgré ces difficultés, cela fonctionnait. Mais surtout, le public se sentait concerné, nous faisions donc bien partie « de la même humanité en lutte”.

Un soir, à l’ASCA (structure sociale dans le quartier nord de Beauvais) je prends le parti, comme joker, de continuer en mode «tour de babel », c’est-à-dire que chaque personne sur scène, comédien ou intervenant, peut parler sa propre langue, sans traduction ! Survint alors une intervention en arabe, d’une femme venue remplacer la jeune fille à marier, face à ses parents. Après un dialogue de sourds (c’est le cas de le dire! ) on comprit très bien qu’elle décidait de partir, et jutement, elle le fait ! Elle quitte sa famille, clairement. Applaudissements dans la salle, cris. Je demande alors au public « quitter sa famille ainsi, ce doit être bien difficile, est-ce réellement possible, l’avez-vous fait ? Ou est-ce une intervention “magique” ? Qu’en pensez- vous ? » La spect-actrice elle-même nous dit que c’est une chose qu’elle avait parfois rêvé de faire, mais qui ne lui semblait pas réalisable. « je ne l’ai fait qu’ici, au théâtre, mais j’ai enfin pu jouer mon rêve ». Sanjoy traduit l’intervention à voix basse, et une des actrices vient alors au bord de la scène, et nous dit en bengali (traduit par Sanjoy en anglais puis par mes soins en français : « Mais oui, c’est possible, et en voilà la preuve : moi, je l’ai fait. Mon père m’avait dit que je n’aurais même pas un bol de riz si je revenais, mais je suis partie quand même… Je quittais le mariage forcé, oui, mais je partais vers quoi ? sans instruction, sans argent ? Je pensais que la mendicité ou la prostitution m’attendaient un jour ou l’autre, c’est vrai. J’ai rencontré Jana Sanskriti et je les ai rejoints… et voilà, maintenant je joue pour la libération de toutes…»

Vous imaginez le silence dans la salle. Partir, oui, mais qui m’aidera ensuite ? Le prix à payer pour pouvoir « partir » peut être lourd.

Puis, nous sommes ensemble au 1er festival du Théâtre de l’Opprimé de Rio !

En 1993 Boal réunit des troupes du monde entier, accueillies dans le saint des saints de la nouvelle démocratie enfin revenue : la Banque Centrale du Brésil ! Celle ci est alors dirigée par un de ses anciens camarades du temps des luttes clandestines contre la dictature militaire. Il prenait en charge une bonne partie des frais, notamment les trajets des groupes du “tiers monde. NBous revenions d’ailleurs du Burkina Faso, présents ezux aussi ! Jana Sanskriti fait une escale à Paris pour mener un stage, et bien sûr, le théâtre-forum Shonar Meye est applaudi par tous, à Rio ! Nouvelle reconnaissance internationale pour Jana Sanskriti.

B) JANA SANSKRITI EN FRANCE:

« Femmes du monde » novembre 2005, j’y participe au sein de l’association Enjeux-Théâtre de l’Opprimé, menée par notre regrettée amie Muriel Naessens. Jana Sanskriti est invité, le CTO-Rio aussi, pour ce festival organisé en banlieue parisienne, par le département 93. Ce mois-ci, après la mort de jeunes poursuivis par des policiers et les manifestations populaires de protestation qui s’en sont suivies, le gouvernement qualifie la réaction de cette banlieue « d’insurrection violente”. Pourtant, dans des Centres Sociaux, nous y jouons deux semaines chaque soir avec un très bon accueil, des théâtre-forums venus de France, d’Inde, du Brésil et du Mali, tous sur les oppressions des femmes.
Ensuite, comme prévu, T’OP ! accueille Jana Sanskriti quelques jours à Lille, pour jouer plusieurs forums, et y rencontrer des militants. Gros écho dans les milieux associatifs de la ville, ce qui nous permet de trouver l’énergie et l’argent pour organiser l’année suivante un festival de plus de trois semaines, avec eux.

La somatisation dans une des interventions : au cours de la fameuse scène où la jeune fille à marier est offerte à l’examen oculaire des différents prétendants, Sanjoy jokait, je traduisais. Une enseignante, militante bien connue de la LDH (ligue des droits de l’homme), vient sur scène remplacer la jeune fille. Sans une parole, convaincue qu’on la regarde « comme un animal à évaluer », elle se conduit donc comme un animal dans une foire aux bestiaux : la voilà à quatre pattes, en train de bêler, sous les regards médusés des prétendants qui se sauvent épouvantés. « Quoi ? maintenant que j’ai reconnu être un animal, vous ne voulez plus m’examiner ni m’acquérir » ? Gros succès dans le public, mais les acteurs sont un peu dépassés, et le joker stoppe. Nous ne saurons pas ce qu’il aurait pu advenir ensuite dans cette famille. Mais elle avait osé employer sur scène une technique de Boal, « la somatisation ». C’est-à-dire laisser mon corps montrer ce que je ressens.

UN MOIS DE FESTIVAL A LILLE

Fin 2006, juste après leur grand Muktadhara à Calcutta avec la présence d’A. Boal, nous recevions Jana Sanskriti dans le Nord de la France. Ce festival, « Forums d’ici et de là-bas » permit des échanges entre théâtre-forums locaux, mouvements en luttes, associations, T’OP ! et Jana Sanskriti. Nous étions accueillis et nourris chaque jour par des bénévoles des réseaux associatifs de la MRES de Lille, (la Maison Régionale de l’Environnement et des Solidarités) que Sanjoy finit par appeler plus simplement « our house ». (Deux de ses bénévoles iront d’ailleurs à Badu).
La “première” de leur tout nouveau forum sur Monsanto et le suicide des paysans.
Ce forum avait fait grosse impression chez les militants de la Confédération Paysanne (syndicat de paysans, anti – productiviste, opposé au libéralisme économique, dont José Bové fut le porte-parole). La maison des paysans avait organisé leur venue dans l’amphithéâtre de l’école supérieure agricole du Pas-de-Calais et trouvé les financements. Nous pensions utile, avec Sanjoy, de jouer devant des étudiants et des militants du syndicalisme agricole. Tout allait bien… Mais le directeur eut vent du contenu ! Or, Monsanto, nous ne l’apprendrons que plus tard, faisait partie des nombreux financeurs de l’école. Heureusement, des représentants professionnels, dont des membres de la Confédération Paysanne siègeaient au Conseil d’Administration de l’école. Ils parvinrent à empêcher l’annulation de la représentation. Le directeur, qui avait d’abord proclamé sa fierté de recevoir une troupe internationale, ne vint pas les accueillir, et tenta même de dissuader les élèves de l’internat d’assister au spectacle !

Ce soir là, les militants de « la conf » étaient nombreux dans la salle. Quand la scène montra le paysan -ruiné par son contrat avec Monsanto- en butte à son usurier, ils envahirent la scène pour occuper… l’agence locale du Crédit Agricole ! Jusqu’à l’obtention de la remise de ces dettes « odieuses ». La transposition avait donc eu lieu. La question n’était plus de savoir « serait-ce possible en Inde ?» mais « que pourriez-vous faire, vous, dans votre propre pays, non pas avec l’usurier du village, mais avec votre banquier ? ». Faut-il le préciser, cette école n’a malheureusement plus fait appel au théâtre de l’opprimé…

L’équipe joue aussi « Sonar Meye »

A Gennevillers, dans le Centre Social d’un quartier populaire, au moment de la fameuse scène d’exposition de la fille, Nicole (une jokère du TO), vint sur scène et surenchérit à la demande d’inspection corporelle : la finesse des chevilles, la longueur des doigts, la forme des yeux… oui, d’accord… Mais, mais, mais, fait-elle comprendre en enlevant son pull, puis en faisant mine d’ôter son corsage, « pourquoi ne pas inspecter aussi mes seins » ? Du doigt, elle appelle le père du fiancé à se pencher sur son décolleté ! Sanjoy, le joker, stoppe. Les acteurs sont décontenancés, les personnages épouvantés. “c’est inimaginable en Inde”. Certes ! Et ce ne serait pas facile non plus ailleurs ! Mais cette manière de menacer, – car elle n’a finalement rien laissé voir concrètement-, peut être une façon de « sortir du carré » suivant l’expression, d’envisager de déborder du cadre autorisé, pour tenter d’explorer les conséquences qu’aurait le prolongement des propositions de départ.

Des rencontres multiples

Nous circulons avec eux un mois dans toute la région, et l’équipe indienne voit des théâtre- forums de groupes locaux, rencontre le mouvement des sans – papiers, la Confédération Paysanne, des mouvements de solidarité internationale, des africains contre l’excision, des animateurs de centres sociaux et bien d’autres mouvements. Tout cela au cours de débats, manifestations de rue, conférences, stages et ateliers.

Avec Droit au Travail (DAT) et son groupe de chômeurs du bassin minier, ils réalisent même une création commune suivie d’un spectacle public. Cette association pratiquait le théâtre de l’opprimé avec nous depuis 1993. Tout d’abord, quand nos amis indiens virent (de l’extérieur) les vieux immeubles HLM du bassin minier, ils nous dirent que ces habitations leur semblaient “bien luxueusese… Pourtant, nous pressentions que les échanges entre ces deux groupes : ouvriers français au chômage et paysans indiens, seraient fructueux. Qu’avaient-ils donc en commun ? Aprés quelques jours ensemble, l’un d’eux le résuma en quelques mots, les larmes aux yeux : “Yes, now, I understand, it’s very simple: we all fight for human dignity”.

Ils rencontrent aussi nos amis de Rennes du théâtre forum contre l’homophobie (TFCH). Au cours du théâtre forum qui dénonçait le harcèlement d’un couple de lesbiennes par le voisinage, Sima Ganguly est montée sur scène avec tout un groupe de femmes indiennes, et ensemble, elles ont affronté les homophobes ! Leur intervention pertinente fut très remarquée.

C’est bien là ce qui nous passionne dans ce théâtre, tous ces liens vivants, toutes ces rencontres entre êtres humains qui cherchent à utiliser le TO contre les oppressions. Les échanges de techniques et de savoir faire prennent alors tout leur sens.
L’année suivante, Sanjoy nous alerte sur une lutte au Bengale : et fait une conférence sur la lutte des paysans de Singur. Souvent occupants sans titre, ceux-ci sont menacés d’expulsion par l’industriel TATA qui convoite leurs terres. Jana Sanskriti les soutient. Un comité local de solidarité est créé à Lille. Leur lutte, très populaire an Bengale, fut victorieuse : TATA céda.

Nouvelle tournée en Europe en 2008: et forum au Larzac !
Aprés une semaine avec T’OP ! Les voilà avec nous dans le sud de la France : au Larzac, là où des paysans avaient lutté victorieusement durant 10 ans contre l’extension d’un camp militaire. Le Larzac continue à être un lieu de rassemblement, de contestation, et d’innovations dans d’autres formes d’économie. Ils choisirent d’y jouer un thé^qatre forum contre la corruption syndicale suite à la mort d’un ouvrier. Pierre Burguière, un des militants historiques du Larzac, fit un « stop » monta sur scène et y lança une grève de la faim ! « C’est ce que nous avions fait ici pour commencer la lutte» dit-il ensuite en embrassant Sanjoy.

C) NOS ECHANGES MUTUELS: quelques-uns des apports de Jana Sanskriti
La pratique de la scène « symbolique, non réaliste »

Nous souffrions, au moins dans mon groupe, d’un déficit de travail esthétique. Jana Sanskriti avait développé une esthétique particulière. Nous l’avions déjà expérimentée au cours du stage que Sanjoy avait mené pendant le festival de 2006 à Lille. Un groupe éphémère avait travaillé une semaine avec lui, créé des scènes et joué un théâtre forum. J’avais été étonné du temps important qu’il avait laissé à chaque sous-groupe, à un moment précis : chaque groupe avait créé et joué son histoire devant tous, puis devait discuter afin d’exprimer en une ou deux phrases le problème posé. Il leur avait alors demandé de créer une scène non réaliste, brève, avec des sons (cris, chants, paroles, bruits) qui symboliserait le problème mais pas le récit lui- même, montrerait l’injustice présente, l’oppression dont on parle. Je me souviens ainsi d’une scène symbolique, où un dirigeant, debout sur un tabouret, un fouet à la main, faisait tourner les autres en un grand cercle, comme dans un manège à chevaux ! Il frappait ceux qui tombaient, pendant que quelqu’un chantait « ça va aller, allez, allez, ça va aller » en courant aux côtés de ceux qui tourniquaient. Or, dans l’histoire, il s’agissait d’une caissière de supermarché, un travail justement… très statique ! Elle peinait à suivre le rythme imposé (dire bonjour, scanner, énoncer le total, rendre la monnaie, dire merci et au revoir) tandis que la DRH lui prodiguait des encouragements culpabilisants.
Tout cela bien sûr, me renvoyait à leur fameuse image dans « Sonar meye » (une femme avant, pendant et après le mariage), où toute la troupe chantonne en bengali en dansant, en minaudant « qu’est-ce qu’une fille ? Une fille, c’est mignon, c’est fragile, ça aide sa maman » (ou quelque chose d’approchant) ! Tout cela sur un ton joyeux, printanier, alors que frère et sœur (enfants encore) jouent ensemble dans les bois. Plus tard, dans cette même pièce, soeur et frère, tous deux unis, se battent contre « le dieu du patriarcat » (l’acteur porte alors le masque d’une divinité). Plus tard sont mis en scène les rêves de cette jeune fille. On la voit notamment marcher majestueusement, sur un pont constitué par les dos des hommes…

Tout ceci fait référence à l’idée de « concrétion » :Ce terme « concrétion » me fait penser au mot » cristallisation » employé en chimie pour désigner la solidification subite d’un composant dans une solution liquide saturée. (C’est ce qui arrive au sucre « cristallisé » dans une sucrerie). Au théâtre, la “concrétion” est une image qui rend à la fois concret et solide ce qui vient d’arriver : Dans Shonar Meye l’opprimée est au centre de rayons de cordes accrochés à sa ceinture, tenus par tous les autres qui la maintiennent prisonnière, chacun tournant autour d’elle, en lui détaillant à voix haute la place dévolue aux femmes.
Ces échanges avec J.S. nous ont amenés, en France, à tenter d’imaginer des chants, danses, ou scène allégorique, pour les intercaler entre deux scènes réalistes.

Une aide au lancement du réseau TO de France :
Après la fin du CTO-Boal en 1998, le mouvement du théâtre de l’opprimé héritait en France d’un sentiment de méfiance marqué, quant à la supposée volonté de centralisme d’un groupe sur les autres. Les Ganguly étaient, eux, bien extérieurs à tout cela ! Aussi c’est à l’occasion d’un de leur stage sur l’esthétique, pour une trentaine d’animateurs de groupes TO de toute la France, que l’idée d’un réseau se met en place, fin 2013. L’année précédente plusieurs avaient participé à un festival à Strasbourg et avaient déjà envisagé l’idée d’un réseau TO (un réseau, surtout pas une fédération !) Ainsi réunis, non pas par un des groupes français, mais autour de Sanjoy et Sima, nous avons débattu, et un texte intitulé « vers un réseau TO » fut diffusé. Six mois plus tard, un week-end réunissait une quinzaine de groupes entousiastes qui créaient « le réseau ». Depuis, le réseau dispose d’une liste de discussion, d’un site, et anime deux week-ends par an.
www.reseau-to.fr

Autre apport esthétique : le mode de transition entre les scènes
Au cours du stage sur l’esthétique de 2013, Sanjoy avait insisté pour obtenir que la transition entre nos scènes se fasse sans rupture. Concrètement, il nous avait fait lier deux histoires sur des thèmes voisins, jouées par deux groupes différents, avec comme consigne de rendre invisible (ou tout au moins très fluide), le passage d’une scène à l’autre : « vous, vous savez que vous changez de décor, de scène, et même d’acteurs ! Mais le public ne doit pas le voir. La transition doit se faire insensiblement, presque naturellement. » Cela nécessite une précision des entrées et sorties, une justification des gestes et des déplacements d’objets,… J’ai souvent assisté à ce type de transition dans leurs théâtre-forums. Par exemple, au cours d’un chant plus ou moins dansé, les bambous posés au sol se relèvent insensiblement, et quand le premier mot de la scène suivante est prononcé, que le chant vient juste de s’achever, la danse vient d’aboutir aux attitudes corporelles des nouveaux personnages ! Le spectateur découvre alors le nouvel agencement des bambous (devenus maisons, portiques, armes…)

Apport pédagogique: faire retravailler un sous-groupe au cours d’un stage
          Six groupes montrent la deuxième version de leurs improvisations. Sanjoy mène une séquence « je questionne, je critique je propose », où tout le grand groupe intervient en alternance avec lui. Il garde la main et fait les synthèses des propositions à retenir. Certaines sont même aussitôt jouées… On l’aura compris, ce fut long, et même très long ! Si bien qu’en fin de journée, il reste à peine une heure et tout le monde est fatigué. Allions-nous retourner en sous-groupes et améliorer nos scènes ? Sanjoy demande à chaque sous-groupe de se retrouver, mais surtout de ne rien jouer ! Avec papiers et crayons, échanger, et simplement noter précisément l’ensemble des consignes : les propositions d’ores et déjà adoptées, celles qu’il s’agirait de tenter, les remplacements à tester dans la distribution des rôles, les accessoires à construire… On prend le temps… Le canevas lui-même apparait plus clairement à tous. Le lendemain matin, le groupe est frais et disponible pour tester de nouvelles versions. Cependant, voici une nuance d’importance : à la fin de ce stage nous ne devions pas jouer devant un public. Nous n’étions pas dans l’urgence habituelle de nos ateliers, quand on sait que demain, le public sera là, et qu’il faudrait « aussi » trouver le temps de s’entraîner au forum !
Mais ce que Jana Sanskriti m’a de nouveau montré ce jour là, c’est l’importance de savoir « prendre le temps ». Et… avec mon caractère et ma culture : ce n’est pas une opération facile.

A propos de la direction d’acteurs : le lendemain Sanjoy et Sima passent de groupe en groupe. « Stop. Toi, viens au centre et livre nous la pensée à voix haute de ton personnage ! » Puis : « Pourquoi ne garderiez-vous pas cette image fixe, avec sa pensée, dans le modèle ? » Ou bien : « Stop ! Pourrais-tu dire ta phrase face public, sans regarder ton partenaire ?» Le canevas était déjà fixé et acquis par le groupe, les participants pouvaient y ajouter des moments, des effets, pour « magnifier » ou rendre plus clairs des émotions, des ressentis, des volontés.

D) ECHANGES MUTUELS: LES STAGES QUE NOUS ANIMONS POUR JANA SANSKRITI 2004: leur premier festival “Muktadhara”

Je suis invité à y mener un stage “techniques introspectives”. J’avais une pratique de ces techniques depuis leur création par Boal à Paris, dans les années 80. Sanjoy m’invite donc à Badu pour mener une semaine de stage avec la « main team » Je l’anime avec Marion, ma fille, qui avait suivi différents stages de Boal, bonne anglophone, jokère et comédienne de T’OP ! puis devenue sa responsable artistique. Nous étions convaincus que ces techniques n’étaient pas réservées aux classes moyennes des pays occidentaux. La complexité de la personne, les difficultés relationnelles de la vie courante concernent tout le monde. Nos relations sont en interaction avec nos rapports sociaux, mais ne s’y réduisent pas ! Et ces techniques nous offrent des outils pour les travailler autrement. La question : « ces problèmes intérieurs ne seraient-ils que des préoccupations de riches » ? Jana Sanskriti avait-il vraiment besoin de ce stage ? Ou n’est-ce que le «luxe» des plus favorisés de la planète ? Six jours intenses, avec ces 24 hommes et femmes, nous ont donné la réponse: Ces personnes, toutes exploitées comme paysans pauvres, et souvent doublement dominées comme femmes, ont bondi sur ces techniques. Sanjoy traduit, et le soir nous discutons, nous revoyons ensemble les nombreuses étapes de chacune des techniques de la journée.

Quelques travaux de Jana Sanskriti dans ce stage ‘techniques introspectives”
Le parcours des rituels d’une journée.
Une femme nous montre sa vie et son attitude dans quatre lieux différents qu’elle fréquente. Au temple, à la cellule du Parti Communiste, en famille, et au centre du TO de Jana Sanskriti. Je lui fais travailler les masques sociaux qu’elle adopte dans chacun des cas, ses gestes rituels, sa posture physique. Au temple: elle s’efface pour servir, apporter les fleurs en silence, yeux baissés. En famille, elle travaille, travaille, et travaille, courbée de fatigue, circulant beaucoup, elle sert tout le monde en silence, et ne mange pas avec eux. Au Parti : assise, bien droite, elle écoute, regarde, puis sert le « tchaï » aux hommes, les débats se poursuivent, mais on ne la laisse pas prendre la parole. Enfin, (vous vous en doutiez), au centre du TO, c’est elle qui mène un atelier, donne des consignes, répond aux questions, et… on l’écoute ! Elle danse avec tous, corrige les postures, les déplacements… Evidemment, son masque corporel, son maintien, son visage, ne sont plus du tout les mêmes ! Quel contraste, pourtant il s’agit bien de la même personne. Que se passerait-il si elle adoptait le masque qu’elle a au TO dans une situation familiale, ou en réunion du Parti ? Les participants proposent différentes combinaisons qu’elle tente ensuite de jouer. On rit beaucoup et petit à petit, la;protagoniste expérimente d’autres façons d’être, ici et maintenant.

Les « flics dans la tête » :
Une femme encore. Elle nous confie sa crainte du rejet, et la honte qui l’habite aux abords d’un temple. Elle se suspecte d’être impure, ou d’être vue comme telle, car elle est sur le point d’avoir ses règles… Elle finit par renoncer « d’elle-même » à entrer au temple. En effet, aucun “flic” concret ne le lui interdit ! Nous travaillons bien sûr à identifier, puis à mettre en scène, et enfin à combattre les « flics entrés dans sa tête » qui lui ont inculqué cette conduite.

L’arc en ciel des désirs
La palette de nos désirs multiples et contradictoires. Un gars de l’équipe met en scène son impossibilité de choisir entre deux sœurs qu’il aime et qu’il voudrait épouser ! Il nous parle de la pression sociale, de celle du groupe, qui le ferait pencher vers l’une ou vers l’autre, et le combat avec son désir personnel… Nous mettons en scène ses différents désirs contradictoires pour qu’il puisse les orchestrer… Nous étions impressionnés et touchés par le niveau de
confiance au sein de ce groupe, d’auant plus quand nous avons réalisé que…les deux sœurs étaient présentes et participaient aussi au stage ! (depuis, il est marié avec une des deux femmes, et ils ont un enfant).

Voir, comprendre, analyser mon attitude, mon image, (technique dite de l’image analytique). Un des musiciens du groupe veut qu’on l’aide à repérer et mieux comprendre ses propres réactions. Il a du mal à exprimer son désaccord quand il s’agit d’un de ses pairs. Le partenaire habituel de ce musicien est sympathique, talentueux, mais très facilement distrait, et surtout… pas sérieux. Il l’entraîne à boire de l’alcool clandestin, (on joue tout ça sur scène) lui fait perdre son temps, et même le fait arriver en retard pour le concert qu’ils doivent donner ! De plus il a déjà dépensé l’argent qu’ils n’ont pas encore gagné. “Comment suis-je avec lui, comment me voyez-vous” ? Mettons en scène mes différentes attitudes et les siennes, au cours de la journée, et confrontons-les. On fait se rencontrer sur scène, deux par deux, les attitudes de chacun des deux protagonistes, repérées par le groupe. On improvise, puis le protagoniste tente d’adopter les attitudes qu’il a repérées comme souhaitables pour lui, et essaie d’éviter les autres.

4ème Muktadhara : stage et spectacle venus de France.
Sanjoy m’avait demandé d’animer un stage ‘techniques introspectives » pour les festivaliers internationaux. Le stage regroupa trente personnes, dont peu d’indiens. Il contribua à faire entrer ces techniques, encore peu connues, dans le répertoire d’outils des groupes TO présents. Nous eûmes aussi des moments de débats sur la part du “social” et du “psychologique”, et de leurs rapports.

Nous avions aussi été invités à jouer un des théâtre forums de T’OP! “Hm… apprenons l’anglais donc !” Ainsi, nous avons présenté « Les invisibles » en anglais, prés du quartier Esplanade, au centre de Calcutta. Spectacle sur l’exploitation des travailleurs sans-papiers, avec qui nous luttions en France depuis des années.

Nous nous confrontions à un pari similaire à celui auquel Jana Sanskriti avait dû faire face quand nous leur avions demandé de jouer en France : le public allait-il s’identifier aux opprimés montrés sur scène ? Les indiens et les festivaliers se reconnaîtraient-ils dans notre forum sur l’exploitation des “sans-papiers » ?. La question de l’accueil des migrants résonnait sans doute dans toutes les têtes. Tant de travailleurs arrivent du Bengladesh à Calcutta, tant de « latinos » veulent travailler aux USA, et les festivaliers européens connaissent évidemment ce que vivent notamment les africains et tant de réfugiés en arrivant dans leurs pays… Notre spectacle, joué en anglais en plein air devant une foule de 500 personnes assises au sol, fut fort applaudi. Mais nous avons aussi ressenti l’importance de l’obstacle de la barrière de la langue, dans ce contexte. La traduction en Bengali n’était pas simultanée, mais résumée et n’intervenait qu’après les scènes ou les interventions. Tout cela rendait difficile la spontanéité des non anglophones. De fait, les spec-acteurs montés sur scène parlaient tous anglais, la présence massive de festivaliers anglophones avait sans doute découragé les bengalis.

Notre travail ensemble sur « l’acteur de forum »
Le travail d’acteur de J.S. concerne beaucoup la partie « modèle » du spectacle, c’est-à-dire la partie écrite, celle qui sera jouée avant les interventions des spectateurs. Le modèle est fondamental, il doit être clair, dévoiler les enjeux, les souligner par des chants, car il faut commencer par « rendre visibles les oppressions » souvent demeurées cachées, niées, non dites. Ensuite seulement vient la partie « forum » moment où les spec-acteurs interviennent. Dans leur pratique, il s’agit d’abord de donner la parole à chacune et chacun. La volonté (et la possibilité) de « s’entraîner à lutter » sur scène, par les interventions, ne viendra qu’ensuite. En France, nous mettons parfois l’accent différemment. Notamment avec des publics où l’expression «entrainement à la lutte » est plus souvent présente, nos acteurs de forums sont parfois pris au dépourvus. Certaines interventions les laissent désemparés, s’ils ne connaissent pas suffisamment leur personnage, avec ses motivations, ses présupposés, ses armes. Mais Jana Sanskriti est aussi confronté à ces difficultés. A l’occasion d’un stage « acteur de forum » que je menais pour leur « main team », nous avons pu reprendre des moments où ils s’étaient sentis démunis. En voici quelques exemples :

La spectatrice conférencière : Un spectacle sur la traite des jeunes filles. Elles sont originaires des montagnes, on promet à leurs familles de leur donner une instruction en ville dans une famille aisée, mais elles se retrouvent en réalité domestiques, quasi esclaves, puis… sur le marché des épousables ! ( parfois même des prostituables…) Une des interventions menée par une militante locale chevronnée et reconnue, se résumait à une prise de parole au micro depuis la scène, feuilles à la main, exposant au public la volonté de son association contre la traite des jeunes filles. Aucun théâtre là-dedans ! Et donc : aucune confrontation réelle avec les oppresseurs ! (les chasseurs de jeunes filles, les parents poussés à se débarrasser d’une bouche à nourrir et d’une dot à réunir, les familles bénéficiaires…). Devant cet exposé d’intentions -très louables- que faire comme joker, acteur ou actrice ? C’était la question posée en stage. Nous devions réintroduire le jeu théâtral, tenter de confronter cette femme à des actes concrets à poser… Nous avons donc essayé de jouer sur scène le « réel » donc à mettre en scène, parallèlement son discours, une réalité bien éloignée de ce que la conférencière proclamait. Nous nous disions que si celle-ci avait eu sous les yeux une telle contradiction de ses dires, peut-être serait-elle enfin entrée dans le jeu ?
Une autre piste aurait pu lui faire voir, lui montrer, le côté « leçon de morale » qu’elle assénait. (Alors que but du specatcle était de chercher des actions à mener, des moyens d’agir). Concrètement, j’avais vu toutes les actrices écouter la « conférencière », elles étaient paralysées, comme figées, sans plus pouvoir jouer leurs personnages. En stage, les actrices, qui s’étaient senties ramenées au rang d’élèves, avaient proposé de somatiser leur état pour le rendre visible : elles s’étaient assises en rond pour écouter la conférencière, sagement, sans bouger, pendant que l’acteur “séducteur-chasseur” continuait à jouer sur scène son commerce avec les riches familles ! Nul doute que cette image aurait fait réagir le public !

Le rôle des acteurs « secondaires : une scène de Sonar Meye, retravaillée en stage :
vers la fin de Sonar Meye, le mari, furieux que la dot promise n’arrive pas, bat sa jeune épouse sous un prétexte futile (le riz est trop chaud). Autour de leur maison, les villageois circulent, faisant semblant de ne rien entendre. Nous avons alors travaillé chacun des rôles des passants. Jusque là, ce n’étaient que des rôles de figurants interchangeables, mais nous leur avons donné des volontés différentes. En effet, le public est souvent tenté de venir sur scène, jouer des villageois qui s’indignent en entendant la « correction » donnée à cette femme. Mais cette solution reste à mon avis magique: par quel miracle ces gens seraient-ils devenus subitement opposés à ces pratiques ? Si le forum est vu comme un entraînement, il serait plus intéressant et plus efficace de montrer des divergences de pensées et d’intentions entre les différents personnages de voisines et voisins. Les spec-acteurs pourraient ainsi s’identifier à certains, venir les remplacer et tenter de convaincre les autres, ceux qui sont partisans du « laisser faire » ou qui considèrent qu’il s’agit « d’une affaire privée ».
Encore une fois, mettons en scène la question : Si tu t’opposes au statu quo, qui vas-tu devoir affronter, et comment ?
En résumé, on ne veut pas se contenter de laisser le ou la spectatrice sur scène énoncer une proposition, mais on veut jouer théatralement les conséquences de cette proposition. Maintes fois nous avons mesuré combien cela vaut le coup de disposer sur scène de personnages aux volontés différentes, de travailler ces volontés, et leurs motivations sous-jascentes. Mais cela exige aussi des acteurs un entrainement à la création rapide et improvisée d’images, d’attitudes corporelles. Passionnant ! En fin de stage, ils me diront : « finally, there is not any small characters ».

La force de leur groupe: la confiance entre eux. Exemple au cours d’un stage.
Novembre 2017, Badu, j’anime avec mon épouse Claire, Gestalt-thérapeute de l’institut Champ G, un stage d’une semaine « techniques introspectives » pour la main team élargie. Les thèmes de travail issues des récits sont vastes, comme toujours, et s’y ajoutent des exercices des exercices que Calire propose: des mises en situations sur la « fenêtre de tolérance ».de chaque personne. Celle-ci est spécifique à chacune et chacun, elle est fonction des évènements de la vie de cette personne. Exercice aussi sur la distance optimale dans chaque relation duelle, une distance de sécurité, de confort, elle aussi singulière à chacune et chacun. Pour cela il faut parvenir à passer du français à l’anglais… puis au bengali ! Pratuisha (la belle fille de Sanjoy et Sima) excellente traductrice, fait ça très bien. Toutes et tous s’impliquent longuement, malgré la nuit qui tombe au jardin des manguiers, « our mango garden » un lieu tranquille pour notre stage. Beaucoup de silence. Cette fois-ci, nous élaborons moins sur la dimension sociale que sur une dimension plus interpersonnelle et intime. La confiance entre les participants est primordiale. A nouveau je note leur capacité d’implication pour rendre visible et réguler les conflits qui existent entre eux. Ainsi, dans une scène amenée par un jeune joker en conflit avec un formateur de la « main team », un des participants doit jouer Sanjoy lui-même. Dans l’improvisation, son personnage est appelé à donner son avis sur ce conflit. Les protagonistes improvisent, sont remplacés, les enjeux sous-jascents sont clarifiés… Impressionnant !

E) JANA SANSKRITI A BADU, ET DANS LES VILLAGES DES SUNDARBANS.

Depuis 2004, j’ai pu les accompagner plusieurs fois dans des villages des Sundarbans d’où le mouvement est parti. Ils y sont bien implantés : beaucoup des membres de leur équipe y ont leur famille. Les sundarbans, ce sont ces langues de terre et de mer qui constituent une partie du delta du Gange et qui affleurent à peine au dessus du niveau de l’océan. Terres cultivables, terres inondables mais aussi mangroves, rizières striées de digues qu’il faut reconstruire après chaque saison des pluies.

J’ai eu l’occasion d’aller plusieurs fois à Digambapur, le village de Satyaranjan Pal (notre ami « Sotto » dont la famille entière est membre de Jana Sanskriti), et j’y ai notamment assisté à un théâtre forum de leur répertoire, mais joué par une des troupes locales. Celles-ci apprennent les théâtres forums de J.S. et s’engagent à les jouer un certain nombre de fois. Nous étions installés dans une espèce de kiosque circulaire, d’une dizaine de mètres de diamètre, au sol en terre, avec une toiture à ossature de bois. Ce kiosque, construit d’abord comme scène de théâtre, sert aussi de lieu de réunion pour le village, et est devenu non seulement le symbole du théâtre, mais aussi celui du débat démocratique.

A Srinarayanpur, village que notre ami Prodip habite, celui-ci jokait un théâtre forum sur la violence faite aux femmes. La nuit était tombée, sur la place se pressaient enfants, femmes et hommes. Les interventions se succédaient, sans même s’interrompre lorsque le courant électrique venait à manquer (plus de lumière ni de sono !). L’attention des spectateurs ne faiblissait pas pendant qu’avec de longues perches on tentait d’accrocher des fils au réseau électrique, avec forces étincelles ! La scène décrivait le harcèlement au travail dans les champs, suivi d’un viol. Le contremaitre avait envoyé le mari loin de la propriété, pour pouvoir, la nuit venue, violer en toute impunité la femme à leur domicile, et imposer le silence sous peine de démenti, de honte et de renvoi. “Que faire” ? demande ensuite Prodip au public.
A côté de moi, de toutes jeunes adolescentes, immobiles, regardaient avidement. Je pensais avec douleur « peut-être se demandent-elles si c’est ce qui les attend dans quelque temps…». Enfin, parmi les interventions, une femme parvient à se faufiler hors de la maison, pour y revenir avec toute une bande de voisins ! Les adolescentes trépignaient de joie ! Etait-ce possible, réalisable ? Pour le moment, peu importait, on avait brisé la fatalité sur scène, le contremaitre partait dépité, bafouillant des excuses… Les jeunes filles, elles, respiraient et riaient ! J’imagine que le village en reparlerait et que des stratégies d’alerte des voisins se mettraient peut-être en place… Plus tard dans ce même village, j’ai assisté à une réunion animée par Prodip, où ce qu’on appellerait en France « l’association des spec-acteurs » débattait de réalisations sociales mises en place dans le village à la suite des théâtres forums. Je ne comprends pas le bengali, mais j’ai saisi qu’ici un comité de vigilance « anti violence domestique » avait été mis en place, et se proposait d’intervenir dès le premier cri de détresse.
Mon ami Prodip, respecté dans son village, nous avait raconté qu’enfant il était « voleur dans les trains », un métier d’enfant semble-t-il ! Et c’était le sien avant qu’il ne rencontre Jana sanskriti et n’en devienne un membre actif, écouté et respecté. Il n’a jamais été à l’école (mais son fils y va, bien sûr). Pourtant il est devenu un interlocuteur pour les questions d’éducation, celui que Sanjoy envoie faire une conférence sur le sujet à l’université de Calcutta.

Le début d’un travail de longue haleine…
Dans un village de pêcheurs, autour d’un tout petit lac très isolé, sans électricité, sans couverture téléphonique, vit une ethnie qui parle son propre dialecte… On me signale qu’il va s’agir d’un travail dans la durée. Jana Sanskriti avait tout apporté : groupe électrogène, lampes, cables, décors, bâches à mettre au sol pour s’asseoir… mais à l’entrée, le petit pont ne supportant pas les jeeps bien chargées, nous descendons et marchons. Ni rue ni route ici. Je circule sur les sentiers, entre les maisons en terre, autour du lac. Les enfants me guettent de loin, je leur demande par geste si je peux faire des photos. La nuit tombe, et finalement les lumières de la scène s’allument, la sono aussi, les villageois s’assoient sur la place, et… le spectacle commence ! D’abord des adolescentes du village dansent, puis Sima joke un théâtre forum sur les droits des femmes. Elle exhorte les femmes « mes sœurs, venez ! N’ayez pas peur ! » Mias ce soir là, seules trois femmes prendront la parole, timidement et depuis leur place, sans oser venir jusqu’à la scène. Pour ma part, je suis dubitatif, et n’ose dire ma déception. « C’est la première fois qu’on joue ici », m’expliquera Sima ensuite. « Et c’est déjà énorme qu’elles aient osé parler de cette violence en public». Ce village, très isolé, semble être peuplé d’un groupe ethnique particulier et méprisé. Sima m’explique que peut-être, lorsqu’ils joueront pour la deuxième fois ce même théâtre forum, les femmes oseront faire un remplacement sur scène. Puis la troisième, la quatrième fois, les interventions deviendront de plus en plus efficaces, pour aboutir, peut-être un jour, à la création d’un comité de spectatrices. Pour Jana sanskriti, jouer un théâtre forum n’est pas une fin en soi, bien au contraire, c’est le début d’un processus pour lequel il faudra revenir jouer N et N fois, créer des rencontres, des débats. Sans compter qu’il leur a fallu parfois beaucoup de temps avant d’être invité à jouer… Dans ce village, Jana Sanskriti avait d’abord animé un groupe d’enfants et d’adolescentes, et leur avait appris des danses traditionnelles. C’est une de leurs méthodes : créer des groupes de danse, apprendre des chants traditionnels à des jeunes, et même organiser de grandes fêtes devant un large public, avec plusieurs groupes ! Cela fait penser au travail que pourrait faire en France un Centre Social ou une association, une fédération d’Education Populaire. Mais songeons que ce type de structures n’existe pas ici, et que tout semble à faire.
Me revient encore l’émotion devant l’accueil que nous ont réservé les habitants de ce village de pêcheurs : voyant quelques européens qui accompagnaient Jana Sanskriti, ils avaient trouvé pour nous des chaises afin de nous éviter de nous asseoir au sol… Et surtout, ces gens extrêmement pauvres avaient réussi avant la fin du spectacle, à préparer et emballer de petits gâteaux, trouver des boites en carton, et entourer celles-ci d’un élastique avant de nous les offrir. Ici, on sait recevoir les étrangers…

Jana Sanskriti et son Centre du TO, à Badu:
On peut dire qu’ils ont construit ce centre au sens propre : briques, ciment… On est loin du théâtre dans l’herbe de 1991 ! Dès le début : des bureaux, mais aussi une cuisine, une scène, un jardin, et d’année en année, tout cela s’agrandit. Sur la scène extérieure, (un cercle surélevé, là encore) , j’ai vu se tenir de nombreux spectacles, des stages, ou des répétitions.
Depuis 2017, leur centre comporte un « auditorium A.Boal » construit au dessus d’un étage d’hébergements de qualité pour des stagiaires, lui-même au dessus des bureaux et des salles. Depuis longtemps j’y avais déjà repéré une salle informatique ouverte au village, des cours de chants, de musique et plus surprenant encore, un horaire dévolu à une consultation médicale gratuite. Depuis 2018, un grand jardin « organic » fournit intégralement les légumes et les fruits pour plusieurs dizaines de repas chaque jour.
L’ambiance y est à la fois détendue, sans fébrilité, et… laborieuse. Après une journée de théâtre, il n’est pas rare de voir les stagiaires partir travailler au jardin, à la cuisine, ou à la maçonnerie !
Dans l’auditorim, en mars 2019, je vois « La maison de poupée » de Strinberg, transposée au Bengale contemporain, adaptée, réécrite et mise en scène par Sanjoy, (travail largement primé et reconnu). Le résultat est un mixte entre le « forum » et les « techniques introspectives ». La structure de la pièce propose quatre choeurs : celui de la femme, celui de son mari, celui d’un ami et conseiller, et celui de sa mère. Le dénouement est connu et le problème de cette femme est réglé d’une façon qui fit scandale au XIXème siècle : elle décide de quitter mari et famille pour être indépendante. Dans notre jargon « l’oppression » est donc résolue ! Comme un chef d’orchestre, le joker Sanjoy, invite le public à venir sur scène renforcer, soutenir tel ou tel personnage et son chœur, approfondir et complexifier le dialogue.

L’influence de leur travail, notamment contre l’oppression des femmes
On me raconte que nombre d’hommes, qui affirmaient auparavant « I’m a man, so, when I loose my temper, I beat my wife» sont devenus des amis de Jana Sanskriti et même participent maintenant à ces comités de village. Cette phrase, je la connais bien, car je l’ai même entendue de la bouche d’un de mes stagiaires, qui l’avait prononcée les larmes aux yeux… J’apprends qu’une étude sociologique, sortie en 2018 et publiée en bengali, a pu mettre en évidence l’impact de leurs présences répétées sur les violences faites aux femmes. Sanjoy me raconte que dans certains villages, des hommes, jadis auteurs de violences domestiques, ont changé, et sont même devenus des soutiens, des membres actifs de Jana Sanskriti. Il s’agit ici de proscrire des comportements appuyés sur des coutumes, des certitudes, et bien souvent sur l’approbation majoritaire des hommes. Car la loi ne suffit pas. Ces lois existent, parfois même depuis des décennies, notamment dans cet état du Bengale longtemps communiste : des lois contre la discrimination des basses castes, contre la traction humaine, (les fameux pousse-
pousse, ou rickshaws) et même une loi contre la pratique de la dot.

Pourtant, à l’heure actuelle,la dot est toujours une réalité.
Contée dans « Sonar Meye », la dot continue à être pratiquée et négociée notamment dans le cadre des mariages arrangés par les familles. La dot oblige le père de la jeune fille à s’endetter, sauf à ne lui trouver comme mari qu’un malheureux, socialement exclu, voire handicapé… Les membres de Jana Sanskriti s’engagent absolument à empêcher toute dot dans leur propre famille, (frères, soeurs, cousins). Pourtant la pratique perdure. J’ai ainsi assisté en 2017 à un mariage, à Badu, face à leur centre du TO. De grandes tentes blanches se montaient, avec force fleurs, et sonorisation, en vu du mariage d’une jeune voisine. Sima était invitée à la soirée, et choisissait un saree en conséquence. Je lui demande : « Vas-tu danser ce soir » ? « Oh, non, mais j’y serai, je dois y être pour elle, mais ce sera avec une grande tristesse, car cette petite nous l’avons connue bébé, et son futur mari ne semble pas quelqu’un de bien ». Le lendemain, je suis invité à venir saluer la famille. J’entre, bois le tchaï avec les hommes, et entre dans la salle ou les femmes de la maison apprêtent la jeune épousée avant son départ. Car en effet, elle va partir et quitter définitivement le village, pour aller rejoindre la famille de son mari. Sollicité, je demande par gestes à la jeune femme si je peux la photographier. « Oui bien sûr » me répond l’entourage alors qu’elle-même reste silencieuse. Il fait sombre, je ne vois pas bien. Plus tard, en regardant la photo… ce fut un choc. Sur son visage on lit une telle tristesse, une telle résignation… Peu après Sotto me montre une camionnette bien chargée, garée à l’écart : « the dowry » me dit-il, « la dot », bien réelle, bien qu’interdite. Le mari n’est plus là, il est déjà reparti avec ses parents. Peu aprés, je vois la jeune femme, seule à l’arrière d’une voiture, qui se retourne alors que le chauffeur démarre. Elle regarde à travers la vitre les femmes du village, massées sur la route, en silence… C’est fini. En larmes, Sima me dira ensuite : « On ne la reverra plus… Tu comprends maintenant pourquoi on joue Sonar Meye, encore, encore et encore ?… »

Le travail de Jana Sanskriti dans des écoles.
J’avais déjà tenté d’aller les voir, mais… il fallait partir à 4h du matin avec la jeep. Etait-ce donc si loin ? Cette fois, la sortie est organisée, et j’ai enfin compris pourquoi le départ se déroulait en pleine nuit depuis leur centre de Badu. C’est simple : les intervenantes commencent dans les écoles vers… 6 heures du matin. Avant la classe !
Nous voilà donc devant l’école encore fermée d’un village des Sundarbans. Dans le jour qui se lève, assis dans l’herbe mouillée de rosée, des enfants silencieux, une couverture sur le dos. Ils nous regardent les yeux écarquillés. Ce jour-là, « soutien scolaire », on réapprend à écrire des mots oubliés. Une enfant, face à une douzaine d’autres, tient quelque chose qui ressemble par sa taille plus à une ardoise qu’à un tableau. De plus, on efface peu, car il ne leur reste que deux bâtons de craie… Ancien instituteur « pédagogie Freinet » en milieu rural pauvre en France, j’ai du mal à retenir mes larmes et ma colère… Sanjoy me dit plus tard : « on manque de craies à l’école publique dans les villages, pourtant l’Inde vient de signer pour 36 avions de chasse « Dassault » au cours de la visite de votre président Hollande… ».
Dans une autre école des Sundurbans, même misère, on me montre ce que sera le repas offert aux élèves pour les inciter à venir : du riz dans une soupe de dal (lentilles). Mais c’est plutôt une sorte de bouillie peu tentante. « Vous en mangeriez, vous » ? Me demande le maître, désolé. Plus tard, dans un village où cette fois l’équipe de Jana Sanskriti est admise à l’intérieur de l’école, voilà 80 enfants de 7 ou 8 ans, garçons et filles, souriants, assis sagement sur le carrelage de leur classe, souvent en short, yeux grands ouverts. Les intervenantes leur font pratiquer (avec succès!) des postures de yoga. Malgré notre présence, tous les enfants restent bien concentrés. Je note que la classe n’a qu’un seul meuble : le bureau du maitre. Je m’apercevrai plus tard que les enfants se partagent un cahier et un crayon pour trois… Il fait bon, les fenêtres sont ouvertes et on peut voir et entendre à l’extérieur, des enfants plus grands se poursuivre, se jeter de l’eau, rire, courir, disparaître, revenir. Songeur, je me demande si ceux-là aussi sont scolarisés ? Mais on m’invite à me reposer avant le repas dans le logement de l’institutrice publique. En fait, je suis… sur son lit ! Celui-ci occupe presque tout l’espace de la seule petite pièce dont elle dispose, et j’y suis entouré et dominé par des étagères pleines de livres. Après le repas, vers 14h, les élèves repartent chez eux. Ces enfants sont tous en uniforme, héritage de la colonisation britannique. Ils ressemblent donc aux élèves des écoles anglaises, payantes et bien équipées… Pour un peu, sous l’uniforme, on les croirait égaux ! Mais je repars en jeep vers Calcutta, et quelques heures plus tard, changement d’ambiance : la circulation, la foule, et le courant électrique à profusion dans le centre. Je vois alors des affiches géantes, éclairées, qui annoncent l’ouverture des inscriptions dans une école… Montessori ! (un des courants de l’éducation dite « nouvelle » en Europe, début XXème siècle). Je me renseigne : oui, cette pédagogie est pratiquée dans certaines écoles privées : mais… leurs tarifs feraient fuir même un européen moyen. De nouveau, je rumine ma tristesse et ma colère. Je suis bien convaincu qu’ils auraient besoin de pédagogie active. A.Boal fut d’abord accueilli en
France dans les milieux associatifs, notamment par le mouvement Freinet qui fournit pas mal de ses premiers militants. Ce fut mon cas. Ce mouvement, dès 1920, s’est toujours voulu une pédagogie populaire, émancipatrice des enfants du peuple, et sa revue s’appelait alors « l’éducateur prolétarien ». Alors… je rêve de voir adapter les « techniques Freinet » aux conditions réelles des écoles rurales du Bengale. Comment faire ? En 2017, Ils étaient invités par le groupe de Grenoble “Les fées Rosses” Pour 7 personnes de leur main team j’ai pu organiser une journée de visite dans des classes Freinet d’écoles de l’Isère et leur faire parvenir des écrits de Freinet traduits en anglais. Mais c’est peu, peu, bien trop peu… S’ils ont pu ressentir, en une journée, les relations coopératives entre enfants, l’autonomie de recherche des élèves, sentir le rapport différent entre enseignants et élèves, il est clair que les moyens matériels de nos écoles publiques françaises, (même les moins bien loties), les ont laissé perplexes, tellement ils sont sans commune mesure avec les leur… A suivre.

F) JANA SANSKRITI ET LA SOLIDARITE INTERNATIONALE

           Tous ces échanges ont forgé entre nous une relation particulière, y compris dans nos familles. Cependant, nous vivons en France dans un pays “riche” et l’inégalité de nos moyens financiers avec eux est criante. Comment assumer ce “gap” ? Nous voulions à la fois nous éloigner de la charité, par essence inégale, et ne pas nous contenter d’aides ponctuelles, aléatoires. A cela, nous voulions substituer un soutien permanent.
Nous avions démarré en 2004 une méthode qui fut ensuite proposée à la réflexion des autres groupes de festivaliers, et à l’OITO (organisation internationale du théâtre de l’opprimé).Ils ne soient pas toujours faciles à mettre en œuvre, mais en voici les deux principes :
1) La parité des rémunérations : En France, nous avons fait en sorte que les commanditaires, les organisateurs, rémunèrent les théâtre forums et les stages de JS au même barème que nos stages et théâtre forums français. Nous tenons à appliquons le principe du tarif “du pays où je travaille”, plutôt que le principe du tarif “du pays d’origine”. En Europe, tous les mouvements de gauche avaient protesté contre la « circulaire Bolkestein » qui prévoyait le contraire, par exemple que les travailleurs roumains, détachés en France, seraient payés au salaire roumain. De surcroit, nous avons dû défendre et mettre en avant le fait que les intervenants de Jana Sanskriti n’étaient pas payés personnellement, (d’ailleurs la loi française ne le permettrait pas). L’argent récolté leur est donc transféré par nos soins, comme soutien d’association à association. Nous nous y sommes toujours tenus.
2) La “caisse de solidarité »
Nous l’avons mise en place au sein de T’OP! Comment est-elle alimentée ? Chez nous, les comédiens sont (en général) payés pour animer des stages, des ateliers, ou pour jouer. À T’OP ! Chaque euro gagné en pratiquant le théâtre de l’opprimé donne lieu à un versement automatique de quatre pour cent à cette “caisse de solidarité”. Cet argent est ensuite versé chaque année comme soutien à JS. En fonction de l’activité, cette somme peut atteindre plusieurs centaines d’euros par comédien. A méditer ! Et à comparer avec d’autres méthodes : l’expérience souvent citée des “boites à pièces” que l’on espère remplir en les gardant sur sa table de cuisine en vue d’une solidarité, n’atteignent jamais ce montant ! Nous sommes convaincus que notre système est efficace à deux conditions : qu’il soit automatique, et que ses fondements en soient acceptés par tous.

Quels sont ces fondements à la solidarité ?
Nous pensons que si nous utilisons la méthode du Théâtre de l’Opprimé dans notre métier (comme comédien mais aussi comme professeur, ou travailleur social…), et que nous tirons e ce travail un revenu, ce revenu est légitime. Mais nous devons aussi nous souvenir que nous pouvons le faire parce que « la méthode du TO” est le fruit des recherches de Boal et de bien d’autres. Cette méthode est “libre de droits”, nous ne payons rien pour l’employer. Boal n’a jamais voulu d’un “copyright” ou d’une redevance financière à une fédération officielle. Librement et sans redevance, des groupes développent le TO partout dans le monde, et en font profiter toute l’humanité. Certaines personnes en tirent même leur principal revenu. Si des groupes ont besoin d’un soutien économique, alors que d’autres peuvent procurer ce soutien, alors… nmettons en œuvre nos idées de solidarité, sous une forme ou sous une autre.

Nous proposons cet outil solidaire aux autres groupes de théâtre de l’opprimé. C’est, à notre avis, un moyen d’éviter la charité et les relations asymétriques et inégales qui en découlent. Mais d’abord: développons l’échange réciproque de compétences et de travail, le soutien économique pourra suivre.

EN GUISE DE CONCLUSION

Nos amis de Jana sanskriti, sont d’abord des activistes contre les oppressions,eux-mêmes oprpimés, et ancrés dans leur région. Nous pouvons développer avec eux, à égalité, l’échange de compétences et de travail, avant d’envisager un soutien économique. Et surtout: la cohésion de leur équipe est exemplaire. Ils tirent une grande force des liens solidaires qu’ils ont su créer
malgré les conflits inhérents à tout groupe humain. Ce lien est fait de proximité, de confiance, de capacité à s’impliquer avec authenticité et intégrité.

En plus de leurs compétences artistiques et politiques, de leur implantation et implication, c’est aussi cela qui fait leur force et la pérennité de leur groupe.

JF Martel, 18 oct 2019

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