Théâtre Invisible à Amiens.

17 et 18 Nov 2019 : Un Théâtre Invisible sur les violences faites aux femmes.

Invité par mon ami Bastien, du Groupe Pas à Passo – Théâtre de l’Opprimé, basé à Amiens pasapasso.to@gmail.com me voilà 2 jours dans cette ville avec une petite équipe : Pas à Passo, Metoca (Guatemala) et l’association d’Educ Pop GAS ( Groupe d’appui et Solidarité), ils ont joint leurs efforts, « contre les discriminations ». Nous serons 9 en tout. Comme le dit Cláudia (de Pas à Passo, qui a longtemps travaillé au CTO-Rio) « les personnes qui sont là, sont des personnes qui ont envie et besoin de parler de ces violences, ce ne sont pas des personnes prises au hasard de leurs envies de faire du théâtre ! » Le groupe est très hétérogène en âge et en expérience du TO.

4 hommes, et 4 femmes, (qui seront rejointes dans l’après midi, par une 5ème). Stéphane, qui travaille avec Pas à Passo dans le projet « les déménageurs » (Labo artistique de déconstruction du patriarcat) anime les premiers jeux : des jeux de rythme. En cercle, se lancer un objet imaginaire, le transformer, le relancer ; le recevoir, le tranformer, le relancer…Ensuite les jeux de gestes, liés à nos prénoms. Comme Cláudia et Bastien, Lui et sa compagne Lorena ( on l’appele Lorè) , vivent au Guatemala. Et tentent de vivre 6 mois dans le réseau sud américain et 6 mois en France. Leur fils Noam, qui a eu 6 ans hier, participe de temps à autre à nos jeux, le reste du temps il se passionne pour le dessin et pour ses légos dans un coin aménagé de la salle.

Puis on entre dans l’échauffement « idéologique » avec un jeu sur la question du genre, « qu’est-ce que j’aime ? Qu’est-ce que j’aime pas ? » D’abord par deux, un personne mime, jusqu’à ce que l’autre verbalise, puis avec quelqu’un.e d’autre, le geste est répétitif, jusqu’à ce que l’autre comprenne. Puis, les 4 hommes construisent ensemble leurs images : celle qu’ils aiment et celle qu’ils détestent, et on se les montre, les 4 femmes font de même, on discute.  Ensuite, Stéphane et Cláudia prendront bien le temps d’expliquer ce qu’est le TO, et, en dessinant au tableau, ce qu’est le théâtre invisible. Questions, discussions, jusqu’à ce qu’on soit tous bien d’accord pour s’engager dans ce projet ! « OK, Nous interviendrons.. demain dans Amiens ! »

Je note que quand Cláudia anime comme jokère, elle parle avec tout son corps, ses mouvement sont des mots. Tout le langage est incorporé.

Aprés discussion sur la notion de « territoire » nous faisons l’image projetée de « l’invasion du territoire ». 5 chaises en ligne, on imagine un lieu public. Une femme s’installe sur une chaise (que lui désigne la jokère) puis : une femme arrive, un homme arrive, est-ce pareil ? (Ils s’installent là où le dit la jokère) A chaque fois, elle pose la question : y-a-t-il (ou pas) invasion du territoire ? Enfin, nous faisons un bref théâtre forum : 2 interventions pour remplacer la femme : l’une change de chaise, puis filme le gars qui l’a suivie sur la chaise voisine, l’autre se met debout derrière lui et le « ‘mate » mais il se retourne et continue à lui envoyer un sourire qui se veut séducteur… Discussion.

Repas en commun, préparé par quelques-un.es, dans ce lieu extraordinaire où nous sommes : la Briquetterie. Des salles, une cuisine, des lieux aménagés pour de petits spectacles, un bric à brac énorme en mezzanine, un grand salon hétéroclite avec des fauteuils récupérés, tous différents, on voit qu’ici se retrouvent des musicien.ne.s, (on les entend !!) des plasticiens, des artistes graphiques des théâtreux et tout l’administratif que cela implique; ce lieu, en projet de rénovation radicale, semble menacé : pas en tant que lieu mais dans son âme… il risque d’être entièrement dédié à « l’art contemporain » ? La ville laisse planer le mystère.

Ensuite, grand tour d’échanges sur ce que nous entendons (autour de nous, dans les médias) à propos des violences faites aux femmes : l’ambiance politique, sociale, puis, les histoites locales qui nous concernent directement. Notamment, venue des images du matin, revient notre difficulté à réagir devant certaines oppressions : la chanson d’amour éternel de Bertrand Canta lors d’une fête alors que cet homme a battu à mort sa compagne Marie Trintignant et l’a laissée mourir sans appeler les secours… Le film « J’accuse » de Polanski, qui sort avec les honneurs alors qu’il est accusé de 6 viols sans aucune suite en France… Les difficultés, parfois dans les milieux militants et même libertaires d’accepter que des femmes organisent des événements non mixtes ! Débat et tour de table.
On fait deux groupes, chaque groupe choisit une histoire à mettre en scène. On regarde les impros, on fait des remarques, puis Cláudia nous demande de choisir une histoire, une seule, et unanimement le choix se porte sur un affichage de concert « 100 pour 100 femmes sur scène » , affichage arrachée par des « machos ». (L’autre scène portait sur le film de Polanski… ) Demain matin nous allons la mettre en scène, répartir les rôles, en suivant le tableau schématique du Théâtre Invisible que Stéphane a dressé sur paper board devant nous tout à l’heure ! (passants, antagoniste, protagoniste, allié.e.s, échauffeurs, témoins, et… bien sûr, l’événénement déclencheur : son impact et les vagues, les ondes de propagation de l’évènement. « Le théâtre est invisible, mais la réalité elle, devient visible ! »

________________________

deuxième jour : la 5ème jeune femme, arrivée hier en cours d’aprés-midi, et qui avait été très présente par ses avis et ses demandes d’explications, a annoncé à une participante qu’elle ne viendrait pas aujourd’hui… Bon, Cláudia et Stéphane n’ont pas l’air très affecté.e.s, super !

De nouveau, Stéphane nous fait commencer par des jeux de rythme, j’ai surtout retenu le second ; Spaghetti/ Macaroni, issu du module Rythme & Son ( labo de d’esthétique de l’Opprimé de Bárbara Santos et Till Baumann), 2 lignes face à face (4 et 4), une ligne scande « ma-ca-ro-ni (4 syllabes) l’autre ligne scande Spa-ghet-ti (3 syllabes), si bien que si on respecte bien le tempo, toutes les 12 syllabes, on finit en même temps ! Sur le 12ème temps, on frappe dans les mains du partenaire qui est en face, belle rigolade, avec des bras qui tombent dans le vide de temps à autre ! Puis tous se déplacent et doivent se retrouver face à leur partenaire pour frapper dans ses mains le moment venu ! Et puis, on frappe sur n’importe quelles mains, mais toujours au moment opportun, et on finit par le faire en silence (on ne scande plus ni macaroni, ni spaghetti) étonnament, cette dernière variante marche du tonnerre !

On fait ensuite le fameux jeu d’image à regarder un instant, puis à imiter : tous ferment les yeux devant une personne qui prend une posture, on ouvre les yeux une seconde, et on essaye de reproduire sa statue, ensuite on met deux personnes à imiter, puis la moitié du groupe doit imiter l’image créée par l’autre moitié.

Ensuite Cláudia commence le travail de construction de la scène retenue. Les deux jokers se complètent bien : Stéphane, toujours très calme, voix assez uniforme, bouge peu en dirigeant le groupe, Cláudia module sa voix, ponctue chaque consigne d’un mouvement! Ce duo est fort agréable et leur complicité, manifeste, inspire confiance. On commence par chercher, en deux groupes, quelle est la scène centrale, le nœud du conflit. On fait ensemble la distribution des rôles. Etant étranger à Amiens, je jouerai donc l’oppresseur principal, celui qui arrache l’affiche. Cláudia fait maintenant travailler chaque acteurice « quelle est la première chose que fait ton personnage en entrant en scène ? Que pense-t-il ? Pourquoi vient-il là, dans quel but ?

Nous poursuivons la recherche idéologique : de quoi voulons nous parler dans cette scène ? Du besoin pour les femmes d’organiser parfois des séances non mixtes, les hommes ayant bien souvent le quasi monopole la parole.

Progressivement, l’idée d’une femme plus ou moins complice de l’oppresseur, et d’un homme plus ou moins solidaire de l’opprimée principale fait son chemin.

On improvise plusieurs fois. 2 femmes entrent dans le bar, collent leurs affiches, l’oppresseur principal les interpellent, les « traitent » de féministes, (dans sa bouche, c’est une injure) crie à l’exclusion, au sexisme anti mec… et arrache l’affiche. Un homme tente de le contrer, une femme dit aussi que les féministes extrêmistes exagèrent, son ami emmène l’oppresseur dehors.

Cláudia, fermemment, nous fait recommencer, recadre finement les lignes des personnages, et… stoppe le bla bla inaudible (que nous ne manquons pas de produire!) Elle nous invite à parler à « tout le bar » ou à nous taire ! C’est tranquille, et très efficace, la scène devient simple et claire.

Cláudia, qui a mis la scène au point, n’est pas disponible cet aprés-midi pendant que nous jouerons en ville, c’est Stéphane qui sera le « joker » du théâtre invisible : c’est lui qui donnera le signal de commencer, le signal de sortir, et il observera l’ensemble sans jamais intervenir, et sans intéraction avec nous.

Nous voilà partis en ville ! A la recherche d’un bar possible : il faut qu’on puisse y afficher, et il faut aussi une clientèle suffisante ! Autre problème, 5 d’entre nous sont bien connus dans la ville et ne cessent de saluer du monde sur les trottoirs ! Il va falloir être vigilant et ne pas choisir un bar où ils ont leurs habitudes ! Et bien, ce n’est pas simple, déjà la logistique nous avait pris du temps avant de partir, il avait fallu préparer et photocopier les fameuses affiches à coller : « 25 nov 20h, concert 100 pour 100 femmes sur scène ». Mais surtout, en ville, on passera plus de 2h1/2 à circuler à pieds, à, la recherche de lieux possibles !

Bastien nous dit qu’en septembre, lors de leur premier TI, ils n’avaient pu jouer qu’une seule fois dans l’aprés-midi.

On jouera deux fois. La première (assez tôt) dans un lieu où les gens mangent ou prennent une boisson. En entrant, il s’agit, comme Cláudia nous l’a répété, que chacun repére bien la disposition du lieu : où se placer pour être efficace, visible ? Où sont les portes, etc…

Cette fois, l’affiche est acceptée (ouf ! car elles ont déjà essuyé plusieurs refus) oui, acceptée, mais… à poser avec les autres flyers, à plat sur une tablette qui court le long de la vitrine ! Elles prennent alors le parti de la scotcher quand même sur la vitrine, mais sous la tablette… Elle est donc peu visible. Je tente alors de la regarder avec insistance, mais personne ne voit ce que je fais ! Alors je la détache proprement, et la lève au dessus de ma tête en lnterpelant les 2 filles. Par chance, un petit catalogue d’une série de concerts « les pirates » est sur la tablette. Je le feuillette et peux leur dire, au cours de la discussion, « ‘est faux, il n’y a pas QUE des hommes comme vous le prétendez, regardez, en page 17 il y a UNE femme ! » Vu l’ambiance, je n’arrache pas l’affiche, le geste me semble trop violent, mais je la lance sur leur table et sors avec mon copain, alors que la patronne arrive en souriant pour me calmer ! (Stéphane nous dira que leur lancer l’affiche était déjà suffisamment, (très) violent. Les autres acteurs discutent à haute voix, après la sortie de l’oppresseur et son ami : c’est la « deuxième période » puis les acteurs sortent les uns après les autres, Stéphane reste et observe : c’est la troisième période, la 3ème vague : les gens discutent, racontent à ceux qui n’ont pas vu  !

La deuxième séance a lieu à la cafeteria de la Maison de la Culture, or, on est en plein festival de cinéma, et les gens ont leur stylo bille et leur programme sous les yeux, il est interdit ici de coller une affiche… « sauf dans les toilettes » ! Stéphane nous fait signe d’y aller quand même : il faudra donc que je découvre cette affiche sur le mur des WC ! OK. J’en reviens donc, brandissant l’affiche, en criant à mon ami « regarde ce que j’ai trouvé, elles veulent pas de mecs ! » les gens se retournent, les opprimées veulent récupérer leur affiche, et c’est parti pour la discussion ! Mais un vigile s’approche de moi, le régisseur général du lieu arrive de l’autre côté, me tutoie en m’ordonnant de baisser d’un ton… ils me serrent ! Alors, sans mouvement brusque, j’annonce que je pars, et comme ils ne m’escortent pas, je rejoins la porte en prenant mon temps, en zig-zaguant de table en table et en répétant à tous mes arguments ! Une femme me dira : « vous devriez être féministe, monsieur, c’est bon pour la santé » . Cette fois, la discussion se poursuit encore plus longtemps entre les consommateurs; nous dira Stéphane ensuite.

Notre petit tour de table final, « debriefing » mettra en évidence quelques points :

-on a eu raison de ne pas parler du film de Polanski, car ça mobilise tellement en ce moment de festival de ciné à Amiens, que ça enferme sur le débat « l’oeuvre et l’auteur ».

-L’importance de la logistique : prendre le temps d’imprimer des affiches crédibles, et une autre fois prévoir aussi des flyers, pour improviser si les affiches étaient interdites ! Et surtout… comment trouver les lieux où intervenir ?
-le fait de sortir, (d’abord les oppresseurs, puis les autres) libère bien la discussion.

-l’ambiance était super sympa, on s’est senti une équipe, et l’animation (bravo Cláudia et Stéphane) était très sécurisante.

-ce T.I (et d’autres) pourrait être joué en pratiquant des échanges entre groupes de TO: vous jouez dans ma ville, nous jouons dans la tienne ! C’est tentant de reproduire cette scène, facile à apprendre et répéter, pour que beaucoup de gens se confrontent à cette question: des femmes qui organisent des activités non mixtes ? ‘cela supposerait d’être plus nombreux, (ou plus dispo) et de créer non pas une seule équipe, mais 2, 3… 10 équipes qui jouent en simultané par exemple).

Merci Bastien de m’avoir invité à cette rencontre, j’ai apprécié l’ambiance, la scène, sa construction, et ce mélange d’âges et d’expériences. JF Martel, Lille jf.martel@orange.fr 06 85 54 99 68 texte relu et complété par Bastien. 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *