Rencontre avec Ismahane Chouder (féminisme, racisme)

INTRODUCTION

Notre volonté de travailler sur les thème du féminisme et du racisme nous a amenés à inviter Ismahane pour une intervention centrée sur l’intersectionnalité. Pour Ismahane, contente d’être là, c’est une expérience assez inédite, elle a fait du théâtre d’impro, mais ne connaît le TO que par lectures et récits. « femmes pour l’égalité »est à la croisée des chemins entre racisme et féminisme. Très vite, la question de l’islamophobie et du voile a émergé ». Pour le TO c’est intéressant d’aborder cette question, notamment dans nos ateliers en collège ou lycée, où justement le sujet peut surgir. Avant l’intervention d’Ismahane et les questions : présentations mutuelles, puis nous montrerons les images créées la veille avec Nicole sur ce thème. Voir « 3+1, une TK d’image pour débroussailler un thème » http://www.reseau-to.fr/site/?p=2417

PRESENTATION D’ISMAHANE

Je suis aussi maman de trois ados (c’est déjà un boulot à plein temps !). Ma formation initiale : professeure de français, j’ai aussi une formation universitaire de 3ème cycle en relations internationales et géopolitique et je donne des cours dans un institut supérieur « religion-s et société-s » dans le cadre du programme Erasmus (étudiants européens qui viennent d’un peu partout). Mon thème : « comment s’organisent les tensions entre le référentiel religieux et la société ». Un objet central : la laïcité. Co-présidente du collectif « féministes pour l’égalité », collectif non mixte avec des femmes d’origines différentes et d’horizons divers. Le besoin s’est cristallisé autour de la loi du 15 mars 2004. Christine Delphy en est la présidente d’honneur, le collectif comprend des féministes « historiques » et des femmes de générations plus jeunes. Nous refusons un modèle unique de l’émancipation des femmes, pour respecter la trajectoire de chaque femme dans son chemin d’émancipation, en terme de droits, de visibilité, de revendications et d’agenda. On vit la question de l’Egalité femme-femme : certaines femmes sont plus égales que d’autres ! Je suis aussi vice présidente de la commission « islam et laïcité », née sous l’égide du Monde Diplomatique et de la Ligue des Droits de l’Homme (LDH). Notre interrogation sur l’islam et l’organisation de la société française, devient un débat qui interroge l’objet « laïcité » : la recontextualiser et la re-situer dans les débats d’origine. Pour moi, le féminisme est une posture politique, et non pas un slogan ou une identité. Des hommes politiques se revendiquent féministes, sans l’être !

NOS QUATRE IMAGES voir http://www.reseau-to.fr/site/?p=2417

L’image : « comment intégrer un nouveau membre dans le milieu militant féministe sans reproduire les mécanismes oppressifs, quand la norme du groupe est devenue un dogme ».

Pour Ismahane cette image et cette question évoquent le « mouvement féministe hégémonique et dominant », dans le sens où il y a un féminisme bourgeois, qui est dans une posture dogmatique et qui ne se laisse pas approcher par des collectifs différents. Pour ce courant, il y aurait une bonne façon de s’émanciper et une mauvaise façon. La question alors est : Comment fait on pour avoir une parole en tant que sujet, alors qu’on est exclu.e du débat ? Et condamné.e à être seulement « parlé.e ».

Steeve (Javali) : dans un festival de films avec les CEMEA (centres d’entraînement aux méthodes d’éducation active, Les CEMEA sont un des mouvements dits « d’éducation nouvelle ») nous avons projeté « question de pudeur » film à propos du voile. Des mouvements féministes ont appelé les CEMEA pour s’insurger. On a même entendu des comparaisons avec le nazisme, la lèpre… !

Géraldine (Fées rosses): quels arguments et quels concepts développer face à ce féminisme hégémonique ?

Ismahane: quand notre collectif veut se joindre aux grandes journées de défense des droits des femmes, c’est comme s’il y avait « plusieurs compartiments » on nous accuse de vouloir diviser le féminisme. Or, si le sujet est effectivement clivant, le débat est salutaire, nécessaire. Dans la tête de certains, c’est comme si, dans l’ADN de certaines femmes, il était impossible de s’émanciper. Pour ces têtes là, toutes les femmes devraient avoir le même calendrier de lutte, et celles qui n’adhérent pas à ce calendrier sont marginalisées… Ainsi, notre signature pose problème : par exemple, les textes d’appel à différentes manifestations nationales (anniversaire loi Veil, journée du 8 mars etc…). Pour que notre signature soit acceptée sur des pétitions et des mobilisations internationales, nous devons contourner les organisatrices françaises et la transmettre directement à l’international (exemple de notre participation à l’étape française de la Marche Mondiale des Femmes en 2005 à Marseille). Pourtant, certaines questions portées par les différents groupes sont les mêmes et font consensus : égalité salariale, égalité d’accès aux diplômes, violences conjugales, droit à la contraception et à l’avortement etc… et pourtant non, refus d’accepter notre présence, de nous reconnaître en tant que collectif féministe, refus d’alliances et/ou de partenariats. Aujourd’hui, nos positions, nos engagements, nos actions, nos activités, notre constance depuis 15 ans ont fini par « apprivoiser » certainn-e-s de nos adversaires qui s’étaient déclarés irréductiblement hostiles à la présence et l’engagement de femmes voilées dans notre collectif. Ce qui doit primer c’est que chaque femme doit avoir la possibilité et la liberté de choisir. Les femmes qui portent le foulard sont réduites à ça : au port du foulard. Leur discours est disqualifié à cause de ça. Leur parole singulière est déniée.

Je reviens sur la marche mondiale des femmes : à Marseille, Le CNDF ou encore Femmes Solidaires nous ont refusé la prise de parole ou encore de pouvoir intégrer le défilé. Nous avons dû passer par le bureau canadien pour que notre signature soit prise en compte. Ce sont des associations de femmes des quartiers qui nous ont intégrées à leur cortège. Sur le quai de la gare St-Charles et dans le TGV qui nous ramenaient à Paris, on a même entendu le slogan « So-so-solidarité avec les femmes du monde entier, sauf avec les voilées » Une violence inouïe de bout en bout et un traumatisme pour beaucoup d’entre nous. Mais une expérience fondatrice ! Qui a forgé le militantisme et la force d’engagement et de résistance de notre collectif. Aujourd’hui, plus de confiance des femmes en elles, moins d’intériorisation, on est moins en prise avec ces attaques.

Jacqueline (Potimarron) : à Strasbourg, dans une famille communiste proche des turques d’extrême gauche, je rencontre des femmes très libres… qui portent le voile « traditionnel » cela m’interroge.

Ismahane : questionnons les termes employés : « voile traditionnel », interrogeons les évidences posées comme des totems. Qui a dit qu’une femme d’extrême gauche ne pouvait pas porter le foulard ? Elle est la seule de sa famille qui le porte, elle le fait par choix spirituel et intime, qui relève de sa conviction personnelle, elle le porte pour elle, et non pour quelque chose ou pour quelqu’un ni contre d’ailleurs. Ni démarche par la négative ni posture d’opposition. Elle a porté le voile avant de se marier, etc… Dans sa conception spirituelle, toujours en recherche d’une transcendance, d’un sens à donner à sa vie, qu’elle trouve aussi ailleurs que dans l’islam, mais qu’elle trouve aussi dans la religion. Elle est féministe ET musulmane. La courtoisie serait de poser directement cette question du choix (qui pour beaucoup est considéré comme un non-choix). Mon foulard ne dit rien tant que je n’ai pas ouvert la bouche pour dire ce qu’il signifie. On est dans un « siège idéologique » : Je suis sommée en permanence de me justifier par rapport à des stéréotypes qui fonctionnent comme des évidences en dehors de la parole des premières concernées. Des présupposés rendus légitimes par l’idéologisation sur tout ce qui a trait à l’islam et qui ne permet tentquasiment jamais d’avoir un vrai débat serein.

Géraldine (Fées rosses) : comment parler de la question de l’islamophobie sans tabou ? J’ai une proposition de jeu sur ces questions : d’un côté de la table des oppresseurs, représentants du mouvement féministe hégémonique ou simplement des gens qui sont contre le foulard. De l’autre côté : des défenseurs du foulard qui répondent… (nous décidons de poursuivre le débat sans faire ce jeu, chronophage).

Nicole (Miss griff) demande : pourrait-on ici, en réunion TO, parler de la religion ? Se questionner ? Est-ce impossible ? (Cette propostion n’est pas développée, faute de temps).

Ismahane : ok, mais il faut sortir de ces termes du débat ; on n’est pas dans un débat « pour ou contre » le voile ! C’est un piège de poser la question ainsi ! La question c’est pour ou contre la liberté de choisir, on va s’enfermer si on limite le débat ; je ne défends par le foulard. Je défends un seul et même principe. La liberté de le porter pour celles qui veulent ; la liberté de ne pas le porter pour celles qui ne veulent pas. C’est une seule et même liberté. Peu importe ce que l’on pense du foulard. J’en ai marre de justifier cette liberté, ça marche pas : J’ai beau depuis 15 ans expliciter sous toutes les coutures à quoi correspond pour moi ce choix- là, on continue à lui attribuer une seule signification unidimensionnelle, monolithique, et surtout hors-sol, indépendamment de la parole des femmes qui le portent. On ne veut pas entendre et encore moins comprendre. « On ne contre pas une idéologie par un discours rationnel » (Saïd Bouamama).

LES TROIS AUTRES IMAGES : http://www.reseau-to.fr/site/?p=2417

Image 2 : « comment faire pour une lutte féministe au quotidien tandis qu’il n’y a pas de cadre formel pour la mener ? »
Image 3 « Comment faire pour défendre le féminisme sans s’épuiser alors qu’il est difficile de se faire entendre »
Image 4 « Comment faire pour aider mon beau-frère à ne pas choisir le rejet son compagnon, pour ne pas perdre l’amour de sa propre mère ? »

Ismahane : Cette image (la 4) m’interpelle, parce qu’on identifie en permanence les féministes dites « racisées » comme étant homophobes, antisémites… A priori, pour certaines personnes, une personne racisée, ou musulmane visible, est une personne homophobe. Personnellement, et en tant que collectif féministe, j’ai déjà été engagée aux côtés d’Act Up et d’autres collectifs notamment sur des manifs. Pour certain.e.s ça semble impossible sans qu’il y ait quelque chose de l’ordre d’un projet douteux ou d’une hypocrisie. Je cacherais mes véritables intentions, (théorie du double discours) ou alors je l’en servirais comme d’un faire-valoir.
Je suis perçue à travers un filtre d’identité tel qui me réduit à être seulement musulmane mais aussi à n’être qu’un foulard.
L’objet foulard annihile mon humanité, mon individualité et ma qualité de sujet.

JF (TOP!) : je fais un parallèle avec la situation de mon frère handicapé. Quand il est en fauteuil roulant, parfois, on ne voit plus que ça : il est réduit à son fauteuil, ou à son handicap, alors qu’il est aussi, entre autres identités : peintre, éducateur, etc…

Nicole : oui, mais la différence avec ton frère, c’est que le voile, le foulard, on le choisit ! (alors que le fauteuil est imposé par la situation).
Steeve mentionne un livre de Pierre Tévanian La mécanique raciste.

JF : Je précise à propos de l’image 4: « en plus » d’être homosexuel, le compagnon de mon beau frère est thaïlandais.

Ismahane : Une femme qui a choisi en toute conscience de porter le voile est une menace avérée. Au cours d’une conférence contre le fascisme, je réponds aux questions, puis une dame vient me dire « j’ai adoré votre discours » et en mettant la main sur mon épaule (ce qu’on peut analyser comme une appropriation colonialiste du corps de l’Autre racisé) « avec l’intelligence que vous avez, comment vous pouvez porter.. ce… ce… » Elle n’a même pas réussi à mettre le mot dessus ! C’est fascinant ce que ça déclenche. Je pense qu’il faudrait (se) poser la question « pourquoi ça te fait ce que ça te fait ? » plutôt que de toujours poser la question à celle qui porte le foulard. Expliciter ce que ça fait à l’autre. J’y suis confrontée tous les jours.

Nicole : mais ce sont des vrais questionnements, pas seulement des allergies imbéciles !

Géraldine : qu’est-ce que tu réponds aux gens qui te demandent ce que ça implique de porter le foulard pour celles qui sont contraintes de le faire ?

Ismahane : la charte de notre collectif dit qu’il faut défendre la liberté de choisir, quel que soit le choix.

Géraldine : je fais un parallèle avec l’avortement, là on défend aussi la liberté de choix. C’est difficile de discuter de l’avortement avec des femmes croyantes (quelle que soit la religion)

Ismahane : Oui ? Mais moi par exemple, je n’ai aucun problème avec le droit à l’avortement !

Jacqueline (Potimarron): dans la charte Du collectif Féministes Pour l’Egalité il y a donc la solidarité avec les femmes qu’on oblige et les femmes qui choisissent. Pour toi, c’est un choix spirituel ?

Ismahane : le fait d’avoir choisi de porter le foulard n’obéit à aucune solidarité, c’est une démarche spirituelle personnelle et intime. Ma solidarité va et s’exprime à l’endroit des femmes que l’on prive de liberté de choix et que l’on contraint.

JF : je tente d’éclaircir cette question de solidarité, avec une analogie : certains, notamment en Suède je crois, pendant la guerre contre le nazisme, ont choisi de porter l’étoile jaune, l’étoile juive. Là c’était bien par solidarité, ce n’était pas un choix de l’ordre de l’intime

Ismahane : pour revenir à la question de l’homophobie, à la limite ce serait légitime de se demander si je suis homophobe ! (rires). C’est une projection courante de ce que je renvoie. Mais mes actions parlent pour moi (mon lien avec Act Up).

Stéphane (TOP) : Il faut un travail de déconstruction, un travail sur soi. On peut faire l’analogie de l’image de rejet de l’homosexuel avec l’image (dans un de nos forums) du rejet de la copine musulmane dans la famille. Même oppression de la part des dominants qui ont des réactions épidermiques et pas rationnelles.

Steeve (Javali) : on a tendance à dire « la femme musulmane », « l’homme musulman » (comme si ces catégories étaient homogènes) alors que mon père musulman boit du pastis le dimanche. C’est une vraie difficulté d’aborder la question de l’intime.

Gé (Fées Rosses) : ça me fait penser au schéma de « la femme féministe » qui doit être solidaire avec la communanuté LGBT, adhérer aux théories du genre, etc… On a un schéma de la féministe, avec des injonctions. Si on veut sortir de ça, comment on fait ? Rappelons que les questions de la prostitution et de la religion sont clivantes.

Noémie (Ficelle) : c’est difficile de se sentir légitime de parler de la diversité autour de la religion, qui relève de l’intime. Je pense à nos interventions avec certains jeunes qui suivent un dogme sans trop le remettre en question, ou qui ont une lecture des textes qui nous semble « délirante » (ou qui répètent ce qu’on leur a dit) par exemple : « regarder une femme deux fois de suite veut dire telle ou telle chose) ou « la religion nous interdit de sortir dans la rue à telle heure ». Comment travailler cette question alors que c’est un choix personnel, et qu’on ne se sent pas légitime parce qu’on ne connait pas les textes religieux, et mal la religion en général.

Ismahane : j’ai été invitée à intervenir aux rencontres féministes de Nantes, et lors du débat j’ai eu une question sur ma position sur la prostitution. La personne savait clairement que Christine Delphy présidente d’honneur de mon collectif est abolitionniste. J’ai été interrogée là-dessus sur un mode « tout ce que je vais dire sera susceptible d’être retenu contre moi au prétexte de mon appartenance religieuse et de mon apparence vestimentaire ». Une copine prostituée présente dans l’assemblée a pris la parole et a été «contaminée» par la véhémence de l’interpellation. On voit bien ici comment la question de la religion a interféré dans un débat de société, alors que selon moi, ça n’avait rien à faire là.

Nos histoires ne sont pas des trajectoires linéaires, on est des individus avec des histoires et des parcours singuliers. Quand on est essentialisée comme appartenant à un groupe musulman monolithique pour lequel on a décrété des indicateurs rigides et figés, alors c’est très compliqué d’aborder des questions comme l’avortement et la prostitution .Ici dans la salle, on a déjà tous et toutes une définition différente de ce que c’est que le féminisme. Il n’y a pas un féminisme mais des féminismes qui marquent autant de voies et de chemins d’émancipation pour chaque femme. Il faut d’abord signifier de quel objet on parle. Les féministes qui se sont mariées et qui ont eu des enfants ont été insultées à une époque. L’expérience humaine permet de revenir au fait qu’on est des personnes, qu’on a tous des trajectoires différentes sur des luttes, sur des sujets, etc… Le racisme enseigné et la racisme vécu sont très éloignés l’un de l’autre : je donne des cours à l’Ecole Normale Supérieure où on a du mal à mettre en lumière que des enseignants peuvent avoir des pratiques racistes, … sans pourtant être racistes. Ce sont les personnes qui le vivent qui sont le plus à même de documenter tout ça, car ce sont elles qui savent et peuvent dire ce que ça fait et quels sont les effets du racisme sur elles.

Je reviens sur l’intervention de Noémie « comment on fait avec les jeunes quand on ne se sent pas légitime, alors que souvent ls font groupe. D’abord prendre du recul sur le fait que ce soit intime et qu’il y ait en même temps un effet de groupe. J’explique : la religion est brandie par les jeunes comme un contre stigmate. Tout le monde se sent autorisé et légitime à avoir une expertise sur l’islam, leur religion. Pas sur un mode recherche de réponses ou de connaissances mais sur un mode l’islam = violence, terrorisme, incompatibilité avec la République, la laïcité, l’égalité homme/femme, avec des moeurs arriérés, une menace, du danger etc… Les jeunes se retranchent sur leur groupe d’appartenance dans un réflexe de survie pour se protéger, se défendre et brandissent leur solidarité de groupe à la face de la société qu’ils ressentent comme hostile et mal jugeante.

Noémie, les éléments de réponses sont dans ton questionnement. C’est une génération qui retourne un stigmate, travaille à un contre strigmate, parce qu’ils ont été construits via le référent religieux. C’est des questions qu’on retrouve dans un groupe d’enseignants à l’ENS Lyon où on met sur la table des questions reçues, et ce sont des questions qui reviennent toujours.

Contre stigmate : j’allume ma télé, on parle de radicalisation, des banlieue, du terrorisme, de l’islam . Ils ne voient aucune image positive d’eux-mêmes dans la façon dont ils sont regardés, perçus, construits. A force d’appuyer sur leur religion (avérée ou supposée) pour les stigmatiser et les exclure (réellement et/ou symboliquement), ils ont été amenés à ériger leur religion comme refuge.
L’autre paramètre c’est que pour eux, la valeur refuge, c’est de mobiliser ce qui est attaqué en premier. Or, on met souvent en avant sa part d’identité la plus attaquée. C’est un réflexe quasi instinctif chez les personnes les plus discriminées.

A propos des référents laïcité, (attachés à chaque académie), ou des encadrants du CRIPS (prévention sida) qui se posent la question de leur attitude face aux questions ethno raciales : j’ai été sollicitée par les responsables du CRIPS 75 pour une formation sur les stéréotypes, les représentations, les discriminations en direction d’intervenant-e-s pour les amener à analyser leurs pratiques professionnelles à l’égard de jeunes racisé-e-s de culture et/ou de religion musulmane. Ces questions sont vraiment déterminantes pour cette génération. Plus on utilise l’origine, la religion, la culture comme critère discriminants et excluants, plus on en fait un refuge. cf: Les identités meurtrières, Amine Maalouf. On est co-construits, mais il faut sortir de la mécanique raciste, qui comporte 5 étapes : altérisation, péjoration, essentialisation, stigmatisation, discrimination. Comme on construit et on distille tout ça dans les esprits, on cosntruit une démarche concernant des populations qui sont du coup vues comme inintégrables, dangereuses…

JF (TOP) : je reviens sur la femme qui a touché Ismahane après une conférence. Ce geste de mettre la main sur l’épaule, c’est un geste qui n’a pas toujours la même signification. Ici, « le corps du colonisé, on peut le toucher ». Car elle n’aurait pas mis la main sur quelqu’un d’autre.

Stéphane (TOP!) : je t’ai entendu en conférence, dire quelque chose comme « J’articule ce que je fais à l’extérieur pour défendre ma communauté parce que je suis attaquée en tant que musulmane. Et à l’intérieur, je défends et lutte sur les questions féministes ». Anecdote : j’ai eu une collègue de travail, une femme d’origine musulmane, racisée. Elle avait une pratique que je jugeais islamophobe dans ses interventions en établissement scolaire. J’étais mal à l’aise pour contrer son discours islamophobe, car j’étais un homme blanc face à une femme d’origine algérienne.

Ismahane : je dirais volontiers « Le foulard c’est pas mon problème, c’est votre obsession. Je suis prête à collaborer à votre thérapie… » Aprés la projection du film sur C. Delphy : « je suis féministe mais ». Dans le débat 2 dames ont mobilisé leur origine algérienne pour se créer une légitimité bétonnée. Leur Parole était ainsi « d’évangile » face à des gens comme moi : « nous, nous avons vécu la décennie noire en Algérie (les années 90 avec le GIA). Ce discours est classique des femmes qui peuvent tomber dans l’islamophobie. Delphy a été accusée d’être une « voilée par procuration ». Mais… bon ! tant qu’on débat, c’est la victoire de la pensée. « Femmes contre le voile » est une association d’Aubervilliers. La majorité des membres sont des femmes très modestes, toutes mères au foyer, dans une situation sociale précaire… Mais celles qui tirent les ficelles sont toutes des blanches, en position de domination. D’où la question de l’instrumentalisation. Instrumentalisation des femmes algériennes (ici Kabyles): elles se laissent embarquer dans le discours de celles et ceux qui servent des intérêts racistes et qui vont leur faire jouer le rôle d’alibi respectable et de « caution morale » de leur cause islamophobe. Comment sur des causes où on n’a pas intérêt à créer de l’alliance, on joue les uns contre les autres. Le discours aseptisé sur le voile : c’est LE symbole de soumission de la femme ou l’étendard de l’islam politique. C’est selon… que la femme qui le porte n’a pas beaucoup de vocabulaire ou qu’elle a une excellente maîtrise de la langue française. Manipulée ou manipulatrice. Ce discours est répété à l’envi comme un mantra. Mais il y a autant de raisons de porter le voile que de femmes qui le portent. Dans ma famille, il y a eu transmission de valeurs, mais pas transmission de rites. Avant la religion musulmane, je suis passée par le bouddhisme. Je suis arrivée à une pratique musulmane par le biais de converties.

Chérine : (Une idée dans la tête) dans le cadre du TO, il s’agit de savoir qui a le pouvoir, qui est opprimé.e, qui est oppresseur. Or la question du pouvoir est ici occultée. Si l’on recontextualise la « question du voile » d’un point de vue historique, les femmes qui portent le voile sont opprimées de ce fait. La loi de 2004 (loi sur le voile en réalité) s’inscrit dans un continuum historique post colonial. Dans l’Algérie colonisée : cérémonie de dévoilement organisée par les colons en place publique + cartes postales de femmes indigènes dévoilées. Je pense qu’au vu des crispations que le voile suscite, il serait pertinent de travailler la peur qui est à l’oeuvre, faire dire aux gens qui s’opposent au port du voile ce qu’ils redoutent, craignent qu’il leur arrive ? Puis de recontextualiser qui est opprimé et qui est oppresseur dans cette histoire. Qui veut imposer sa volonté à l’autre.

Nicole : On parle de projection et de sens, sur le voile par exemple. On parle de projection et on finirait par dire que les signes ne voudraient plus rien dire, parce que si tout est projection, alors rien n’a de sens dans les images, les symboles… Le spirituel est très intéressant mais ce n’est pas l’objet du TO. Donc comment on fait pour en parler si rien ne veut plus rien dire. Qu’est-ce qu’il y a comme contenu derrière les choses qu’on veut dire. Comment fait-on pour questionner une femme en burka ? En nikab ?

Ismahane : le débat en général, c’est qu’on présuppose du sens que je donne à mon voile. Pourquoi il y a ce besoin de poser des questions à une femme qui a un foulard ?

Nicole : J’ai une projection, et je suis bien obligée de poser la question pour justement mieux comprendre !

Ismahane : Ce type de questionnement sincère je l’entends comme tel et suis prête à y répondre ; mais ce n’est pas la façon dont il est porté dans la société.

On est dans un contexte des années 30, tous les ingrédients sont réunis (montée des populismes, expression xénophobe décompléxée, chasse aux migrants, crise économique…) il y a des choses qu’on ne peut pas prendre à la légère.
Exemple, à Sciences Po : sur la thématique « Université, la laïcité en danger » ? les invités sont des hommes de plus de 50 ans, blancs. Le public quasi totalement blanc avec une belle représentation de nostalgiques de l’Algérie française. Avec sur l’affiche une femme voilée en fond. J’ai été retenue comme intervenante après protestation d’une amie qui s’est insurgée de la partialité de Sciences Po quant aux intervenants et au format de cet événement sur un tel sujet. Le comportement inique d’une partie du public a été à la hauteur de la posture coloniale de rigueur quand les racisé-e-s osent prendre la parole. Ils se sont permis des interventions bien plus qu’avec les intervenants hommes. Ils se sont permis des bruitages de désapprobation et de contrariété, des coupures intempestives, des interpellations… Les représentations à l’oeuvre sont à déconstruire, mais pas sans les racisé.e.s. On veut me montrer que le meilleur chemin de libération c’est de passer par le même chemin que celui des françaises féministes historiques et selon les mêmes modalités… On veut m’enseigner la bonne façon d’être libre. Alors que les femmes de mes origines ont d’autres modalités de lutte et d’autres trajectoires de lutte tout aussi respectables et glorieuses… mais qui, elles, sont disqualifiées.
« Laïcité et féminisme » : Ce sont deux processus d’émancipation qui n’ont rien à voir l’un avec l’autre mais que l’on a subitement liés de manière consubstantielle depuis une vingtaine d’années. Pourtant des féministes reproduisent cette jonction entre les 2 termes. Il y a un contre-discours qu’on n’arrive pas à faire passer. Il existe une chappe de plomb institutionnelle et étatique : ceux et celles qui sont investi.e ;s pour parler du féminisme ne sont qu’une portion des femmes.

Camille (Fées rosses) : La lutte à l’intérieur même des religions existe mais elle n’est pas visible de l’extérieur, dommage.

Ismahane : La lutte que je mène sur les droits à l’extérieur est aussi difficile qu’à l’intérieur. Les textes musulmans ont été interprétés, analysés, par les hommes. Un mouvement de relecture et de réinterprétation des textes scripturaires islamiques de femmes musulmanes est né dans les années 90 pour restituer la marge interprétative libérale des textes. Pour ce mouvement, il y a les textes, il y a les interprétations des textes et il y a les pratiques. Aller voir ce que dit le texte lui-même pour réhabiliter ce que dit le texte. C’est un mouvement international né en Iran. Le terme « communauté musulmane » : est un raccourci qui réduit. Attention au poids des mots. « Les mots sont importants » Ce site déjà ancien, LMSI, http://lmsi.net/ est toujours vivace, Ismahane y écrit. Ils éditent une lettre à laquelle certains d’entre nous sont abonnés. Voir aussi « Les filles voilées parlent » écrit par Ismahane Chouder, Pierre Tévanian et Malika Latrèche Ed. La Fabrique, 2008

Gé (Fées rosses) : il nous faut démonter les mécanismes d’oppression sociaux, les peurs qu’on a : peur du terrorisme, peur de la non émancipation, peur des oppressions, de l’invasion… peur des maillots de bains longs dans les piscines !

JF (TOP!) : je voudrais parler du concept de « mentalisation » En psychothérapie, cela désigne la capacité à accepter, comprendre, qu’un même geste a plusieurs sens possibles, peut provoquer plusieurs représentations différentes. Principalement : le geste fait par quelqu’un n’a pas forcément « le sens que tu n’aimes pas ». et n’est pas forcément dirigé contre toi. Certes, mais au théâtre de l’opprimé, si nous disons en effet qu’on en a marre des stéréotypes de gestes, (exemple typique = les 3 singes) pourtant nous savons aussi que les vêtements (des personnages) les signes, les accessoires auront un sens pour les spectacteurs. (ex : la cravate, l’attaché-case)

Fatima (Naje) : Oui, les signes dans certains endroits ont une identité précise, et dans un autre, ça change. Une scène qui est incluse dans notre grand spectacle « patrie » : un groupe de femmes voilées s’est occupé de préparer et servir le buffet dans un Centre Social, et tout se passe bien avec les invités. Mais quand le groupe se retrouve dans le Théâtre Municipal, la présence des voiles pose un problème pour l’élu. et… instrumentalisation des femmes algériennes qui se laissent embarquer dans le discours de celles et ceux qui ont tout intérêt à discriminer.

Ismahane : C’est complexe. Accepter la complexité, c’est se mettre en mouvement, alimenter sa pensée, accepter de le faire au contact de plein de gens différents. Les logiques de discrimination, stigmatisation nous enferment : ainsi, quand on se juge « trop opprimés », c’est lu comme une revendication communautariste. Quand on arrive à une place qui n’a pas été pensé e par les dominants eux-mêmes ça pose un problème. Le théâtre peut mettre en scène des problématiques graves, qui autrement sont traités sur un registre anxiogène et irrationnel. Actuellement les termes du débat sont plombés. Il y a un féminisme réducteur focalisé sur le voile, le burkini…, la burka (qui n’existe pas en France, la burqa est un vêtement pachtoune que l’on trouve au Pakistan et en Afghanistan ; ce que l’on peut voir en France c’est le niqab). La logorhée législative autour du voile, la productions de législations spécifiques, tout cela sert à discriminer encore et toujours les mêmes. Si on voulait susciter la guerre civile, on s’y prendrait pas autrement… Dans les écoles c’est catastrophique de voir des ghettos où les jeunes ne se positionnent que par la défensive. A force de leur dire qu’ils ne sont pas français, ils s’identifient comme malien, burkinabé, turc…

Steeve (Cie Javali) à propos de sa maman « blanche » et de son papa « arabe » a évoqué la conférence gesticulée qu’il a montée : « comment j’ai voulu devenir arabe, mais pas trop » (cette conférence gesticulée est programmée le sam 6 avril 2019 au cours de la rencontre N°12 du réseau TO)

Ismahane : merci de m’avoir invitée, c’est comme ça qu’on luttera ensemble ! Du réseau : on émet l’idée de se montrer des scènes de théâtre forums que nous avons créées sur ces sujets, et de t’inviter à ces séances. Joindre Isamahane : ichouder78@gmail.com

Texte réécrit par JF à partir des notes de Camille (merci à elle) revu et complétté par Ismahane. 30/1/19 j’ai dû omettre certaines interventions qui nécessitaient une correction de leur auteur.e avant publication.

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