3 autres récits: TO et migrants

Actions TO avec des migrants : 3 autres récits 
12ème rencontre du réseau TO, avril 19

7 groupes témoignaient: Naje, TOP, Brest (textes déjà parus) ainsi que Sardines et Ficelle, Miss griff, Javali, dont voici les 3 récits en 3 pages.
Commentaires bienvenus ! 

__________Nicole pour Miss Griff missgriffassociation@hotmail.com

Le contexte
Je menais un atelier hebdomadaire de TF dans un Centre Social, avec différents citoyens (venus de tous azimuts) et des travailleurs sociaux. On a voulu faire un pont avec une femme qui y donnait des cours de français. On a donc pu recevoir des migrants (essentiellement des hommes 18-25 ans, beaucoup de maliens) tous les 15 jours, au sein de notre atelier régulier, pendant 2 ans. Ils ne parlaient quasiment pas la langue.
Le début de l’atelier
On s’est mis d’abord à travailler sur des mots de base : «bonjour» par exemple, qui entraîne un travail sur «saluer», sur «l’accueil» (accueillir ça veut dire quoi), sur «partager» ne pas pouvoir ou vouloir partager, posséder, manquer, et de fil en aiguille, avec des outils simples : le dessin (graphique) puis le Théâtre-Image, ils se sont mis à parler, parler de leur propre culture, parler de pourquoi ils étaient partis, parler de ce qui manque, ce qui choque, etc. On ne partait pas directement d’oppressions au départ, mais on y est venu. Avant d’être des revendications, se sont plutôt exprimées des choses du genre « mal-être », incompréhension de codes sociaux, rejets, etc.
On s’est plongé plus tard dans les sujets :
« comment on vit en famille ? », puis « comment pense-t-on l’éducation des jeunes », chez eux et ici en France. On a travaillé aussi sur le rapport hommes/femmes.
J’ai essayé de faire venir des personnes plus âgées du foyer Bara (hommes immigrés de plus de 60 ans en France depuis des lustres) à qui on rendait visite toutes les semaines, avec qui on discutait, mais qui venaient très rarement à l’atelier. Plusieurs de ces hommes ont dit « NOS jeunes ne vont pas bien du tout ici ! » (et donc tout particulièrement les jeunes français issus de l’immigration).
Réunir ces personnes, en termes de générations différentes fut cependant difficile : Certains ne voulaient pas rencontrer les autres. Un homme âgé m’a dit « mais les jeunes ne nous aiment pas, ils ne nous respectent pas ».

Toutefois on a pu aborder les sujets suivants et créer 2 théâtre-forums publics :
-l’éducation des jeunes en France,
-le rapport difficile des familles avec les travailleurs sociaux, notamment s’il s’agit d’inter-venir pour aider un enfant en grande difficulté, un mère isolée, un couple qui va mal, etc.
Le contenu des interventions en forum :
Belles discussions aussi sur le rapport homme/femme, sur la place de chacun dans la famille, sur le rôle du père, de la mère, etc. À chaque fois qu’il y avait un gros problème relationnel, notamment quand l’enjeu était d’aider l’enfant « qui va pas bien du tout », il s’est avéré que les pistes de forum indiquaient que ce serait plutôt à des personnes elles-mêmes issues de la même culture, mais depuis un bon moment en France, qu’il reviendrait de pouvoir intervenir dans la famille, faire de la médiation, etc., et qu’effectivement le fait que le travailleur social est effectivement en général occidental, cela rend d’autant plus difficile de sortir du clivage (par ailleurs habituel) entre « aidants » et « aidés ». Le forum a permis des interventions très fortes et très pertinentes qui posent cependant la question de comment faire concrètement dans la vie courante pour associer les personnes immigrées elles-mêmes à l’action sociale.
On a aussi inventé un dispositif
(il ne s’agit pas de théâtre forum) où les acteurs jouent des personnages dans une voiture, et y embarquent des spectateurs (les spectateurs pourront alors intervenir dans la conversation) : un mec français raconte ses malheurs conjugaux à son pote malien, et l’autre lui explique comment il faut faire quand on veut récupérer sa femme… Ce dialogue, qui forcément confronte les us et coutumes de chacun, mais aussi le sens qu’on accorde à la relation homme/femme (oh combien !), finit pourtant par poser d’autres (et énormes) questions sur « c’est quoi la solidarité ? » (visions africaine et occidentale très différentes, mais aussi conjonctures économiques et sociales très différente) : La solidarité, est-elle au service de la survie (solidité) du groupe (de mêmes), quitte à opprimer tel ou tel « autre », ou est-ce encore autre chose? Et même au final : «Mais c’est quoi l’amour ?»
Interrogation aussi sur la manière dont s’exerce cette solidarité. En France, l’action sociale aide les gens, les précaires, les vieux, etc. mais ça n’empêche pas qu’on voit pleins de SDF et de gens seuls, abandonnés. Au Mali, il faut s’aider entre nous, il n’y a pas de moyens, mais pourtant, personne n’est abandonné comme on voit ici.
Cette voiture…
qui a aussi été filmée, a été souvent présentée confrontée à une lettre sonore réalisée cette fois par une jeune femme française de parents maliens, Kantio.
Dans la « voiture » le personnage de Mamady (malien) nous parle de « sa conception du rôle des femmes » (de quoi nous faire sauter en l’air, du moins nous, femmes européennes), ou sur pourquoi il faut faire des enfants (les enfants aideront les vieux). Avec Kantio, on avait une vision évidemment totalement contraire, mais aussi presque tragiquement contraire, puisque Kantio réclame pour sa part une totale rupture avec ses parents, et avec sa famille restée au pays. Ces deux formes (les deux très politiquement incorrectes) ont permis pourtant de chouettes échanges avec le public.
Ce qui a été vraiment intéressant de mon point de vue
c’est  qu’avec ces gens qui vivaient des choses terribles et très concrètes dans l’instant présent (exil, précarité, discrimination), on a pu pourtant aborder des thématiques qui dépassent la question de leur seule condition et de leur seule « survie » : c’est quoi la famille, l’amour, la solidarité, l’égalité, la fraternité, etc.
L’hétérogénéité voulue
Dans cette action (qui questionnait le « possible VIVRE ensemble »), nous travaillions avec un groupe volontairement extrêmement mixte (socialement parlant). Des gens qui auraient pu ne jamais se rencontrer. Dont la personnalité, l’histoire, le parcours et les possibilités d’expression sont également très différentes. La différence avec un groupe plus « homogène », c’est qu’il faut tout reprendre à zéro de QUI on est, qu’est-ce qu’on pense, qu’est-ce qu’on veut, qui est l’autre, etc. Tout cela est nécessaire, avant de s’engager sur le moindre projet de création. Avant aussi (concernant le TO) de s’engager dans un thème précis, une lutte précise.

(fin de l’intervention de Nicole)

_________Steeve, pour le groupe Javali. cie.javali@gmail.com
Le contexte général
Les CEMEA des Pays de la Loire ont un accueil pour mineurs isolés, l’accueil Tamo (
http://www.cemea.asso.fr/spip.php?article10111). J’avais été salarié des Cemea, et avait déjà travaillé avec ce public. Dans le cadre d’un projet déposé par les Cemea, il m’a été demandé de travailler avec les gars la question de « l’accueil à Nantes ». Sujet large, l’institution était ouverte à une parole brute.
Faire forum ?
L’intention première y était. J’ai décidé par la suite, avec Christella migrante congolaise en attente de régularisation, stagiaire aux Cemea, de ne pas faire forum. Deux raisons : d’abord le public était composé majoritairement de blancs, et nous souhaitions éviter un certain type de paternalisme… D’autre part, l’absence d’un temps suffisant de préparation.
Le Groupe
groupe « ouvert » dès le début, il est composé essentiellement de 12 à 15 garçons d’origines diverses: camerounaise, érythréenne, congolaise, ivoirienne, malienne.
Les animateurs
Christella, migrante, a 25 ans. Elle a été un relais essentiel dans un premier temps entre moi et le groupe. Elle est maintenant membre de la Cie. Sa connaissance des codes culturels a enrichi ma pratique, et m’a enrichi tout court. Mais moi, je me posais la question de ma légitimité : j’étais le seul blanc, et je menais le groupe. D’emblée, je leur avais dit que ce projet, je le faisais aussi pour moi, avec mes raisons (papa qui a migré lui aussi, son frère…)
L’ambiance
J’ai compris l’importance des jeux : j’ai pu me fondre dans le groupe, ça les a détendus, ils adorent danser-bouger, et…des histoires émergent ! On a créé 6 scènes. Mais ils en ont marre de parler du parcours migratoire, et ne supportent pas qu’on les appelle les migrants mais se disent des exilés.
L’atelier, ses contraintes… et pourtant !
Première semaine de travail en mai, 35 heures prévues. Travail effectif : 15 heures. (un peu plus la seconde semaine). De la fatigue, de la faim, et au fil du temps, des traumatismes dont on parle « Je n’arrive plus à fermer les yeux, quand je les ferme, je vois de l’eau, tout le temps… ».  Pourtant, on a créé 6 scènes. Mais ils en ont marre de parler du parcours migratoire, et ne supportent pas qu’on les appelle les migrants mais se disent des exilés.
Les thèmes :
La solidarité spontanée ou réfléchie ; l’accueil en institution ou en hébergement d’urgence ; le racisme institutionnel ; la mobilisation dans une école.
Le spectacle:
«
Les Amis fous » : c’est le nom que le groupe lui a donné. Le jour de la représentation, en juin, on répète 7 heures ! Nous ne sommes jamais arrivés à avoir le groupe au complet. A l’inverse, des nouveaux se présentaient ! Nous avons décidé de ne pas les refuser, ils ont intégré le spectacle. A la fin, ils se sont tous présentés en annonçant une envie, un plaisir, et « on n’est pas que des migrants ». Ils avaient aussi préparé une chanson sur la décolonisation.
Les autres représentations :
Après le spectacle joué aux CEMEA, le directeur m’avait dit que « notre métier n’est pas de le faire tourner », mais moi, avec la compagnie Javali, j’ai continué avec eux. On a rejoué trois fois dans des festivals, dont une fois à Tissé Métisse, pour la 27ème édition de leur événement annuel, (plusieurs dizaines de milliers de personnes le temps de leur fête d’une journée !) Tout cela avec des entrées et des sorties du groupe, mais le spectacle s’est structuré autour d’un noyau dur. Pourtant le groupe était quand même trop mouvant, et je n’ai pas fait forum non plus ces fois-là.
Finances
La Cie Javali n’a rien touché. C’est un choix. Pour 2 semaines de création et le premier spectacle, je n’ai touché que des défraiements (300 euros). Mais à partir du moment où on a décidé de rejouer ce spectacle, les frais logistiques (transport, nourriture) ont été pris en charge par les Cemea. La cie Javali a fait le reste bénévolement.
Conclusion et projets
On voulait aussi le point de vue des professionnels qui accueillent les exilés : Christella a ouvert son réseau, elle a reçu des lettres, des anecdotes, qu’on a pas encore intégrées dans le spectacle mais on en a la volonté.
Ils ont vu leurs statuts évoluer, la plupart dans le bon sens, même s’ils restent fragiles (scolarisation, hébergements, etc…) De mon côté, Je les remercie pour tout ça.
(fin de l’intervention de Steeve)

_____ Groupe Ficelle et Groupe Si les sardines) audebeaudoin@hotmail.com ___

En Tunisie
En 2012 ou 2013, au festival de théâtre de Medenine, nous faisons un stage « théâtre forum et clown » avec le groupe Caravane Théâtre. Une scène montre la pression sociale exercée sur le jeune pour qu’il migre, la mère qui vend les bijoux pour cela. On t’encourage à partir, mais sans la connaissance de l’autre côte du miroir : l’arrivée en Europe ! Le jeune n’a pas idée de la réalité qu’il va trouver. On a vu toute la pression et la difficulté quand tu ne veux pas partir et que tous te poussent à partir. La scène montrait aussi la pression dûe au chômage des jeunes : en Tunisie 80% des jeunes diplômés sont au chômage, si bien que les parents les poussent vraiment à aller en Europe. Ces thèmes, on les a retrouvés dans d’autres pays…

Ainsi, au Burkina-faso : 
la famille qui vend tout pour tenter de sauver un enfant, pour que « lui au moins puisse s’en sortir ». A Bobo Dioulasso, on montre juste un bref travail d’image, dans le cadre d’un festival de courts métrages sur le thème de la migration. Tout avait commencé par des discours, et les gens s’étaient endormis ! Quand on a montré nos images avec le groupe « Les sardines du désert » tout le monde s’est réveillé. Nos images montraient la pression sociale au départ, mais aussi l’accueil en France. On avait commencé par des interventions, où le public montrait les gestes qui les choquaient dans cette image, et les gens cherchaient déjà à construire des images idéales, mais… on nous a signalé la fin de notre prestation ! Quand même, on a vu la proposition d’un vendeur de mouchoirs qui s’était faufilé, son image idéale était titrée : « si tout le monde était bien chez soi ».
     
En mai juin 2019 on va travailler en France avec les burkinabés sur l’avant, la trajectoire, et puis l’arrivée.
Les finances:
Ficelle et Cie a bénéficié d’un FSE (fond social européen) dans le cadre du CLISMA (Comité de liaison inter services migrants Auvergne).
Dans un quartier populaire :
Ficelle et Cie est installée dans le quartier nord de Clermont, La croix Neyrat, où les gens voient régulièrement nos spectacles et où nous menons des ateliers.
Les thèmes :
Les
mariages forcés, on a fait du théâtre forum et du théâtre image, avec des femmes qui étaient en France depuis des années. Elles avaient aussi toute la responsabilité de transmettre leur culture, d’accompagner les enfants. Elles disent : « dans notre pays on élevait tous nos enfants ensemble, ici on a peur de l’enfant de la voisine, on n’ose rien lui dire ». Comment remettre du communautaire dans l’éducation ? La question de l’interculturel était très forte aussi : quatre « frontières » à traverser par les enfants chaque jour, de la maison à l’école et retour ! Parmi les difficultés que cela pose: comme tu fais avec d’un côté ce que tu peux recevoir à l’école, et de l’autre, ce qui revient à la maison ? Beaucoup de femmes suivaient nos spectacles. C’était un spectacle joué par la compagnie.
Le nouveau groupe «Si les sardines avaient des ailes»
On vient de travailler
avec des lycéens de St Brieuc. Ces jeunes ont raconté « l’autre », l’exil en Espagne, comment ils sont arrivés, les difficultés qu’ils ont rencontrées. Ils ont porté ces questions sur scènes, et aussi amené la question de l’oppression des femmes en Espagne. Ils nous ré-alarment sur le sexisme vécu en France.
Des ateliers ont été mis en place :
possibilité d’écrire, de faire du théâtre-image ou de jouer.
Autres scènes jouées avec des jeunes migrants en France :
le sexisme dans les jeux vidéo et dans le foot, et aussi un
«racisme inversé» des jeunes qui étaient eux-mêmes victimes du racisme de par la couleur de leur peau, ont mis en scène une situation où ils insultaient, menaçaient et intimidaient un « blanc » dans la rue.
(fin de l’intervention de Aude)

texte rédigé par JF à partir des notes de Marion et Fatima, textes revus ensuite par les auteurs des témoignages. 6 juin 19

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *