Echanges sur TO et prison avec B.Petitgas, ancien détenu, sociologue.

Echanges avec B. Petitgas sur le TO en prison (rencontre 10 du réseau, 1/4/18)

On a connu Bernard Petitgas par Clément Poutot. Sorti il y a 6 mois après 12 ans et demi en détention, il a fait des études de sociologie et obtenu un doctorat en prison. Pour trouver sa thèse taper son nom sur internet, ou cliquer sur: http://www.theses.fr/2017NORMC011

1) Temps de présentation du travail de Bernard

« j’ai travaillé sur la richesse de la vie en détention… Des moments d’entraide, de souffrance terribles, de vie et de mort… c’est une société, qui n’est pas hors de la société. L’institution « prison » veut totaliser la vie des détenus et des travailleurs.

Les événements extérieurs, de la société, ont un impact très fort sur la prison. La détention interroge aussi la société dans ses modalités de punition, dans ses choix…

Je me suis concentré sur le bénévolat : pourquoi viennent des bénévoles en prison ? Est-ce qu’on est dignes de recevoir autant d’attention, en tant que détenus ? J’ai utilisé l’outil sociologique pour interroger ma propre réinsertion et trouver un moyen de me reconstruire et me re-projeter dans la société.

Une socialisation « intractive » adaptée à l’univers pénitentiaire :

acquérir des compétences pour vivre le mieux possible sa détention. C’est vrai aussi pour les surveillants qui doivent apprendre les codes de cette détention. Ils ont une formation remarquable, (qui s’est dégradée ces derniers mois parr manque de moyens) mais n’apprennent pas ça. S’adapter, vivre en détention. Cette socialisation ne remet pas en cause l’institution. J’ai étudié la violence, les déchéances corporelles… ce sont des formes de socialisation « intra et attractives » qui au final nourrissent le système carcéral et sécuritaire : l’institution s’est construite autour de ça, autour des trucs qui bloquent cette velléité et son fonctionnement, qui y font échec. Il n’y a rien pour valoriser ce qui marche.

L’engagement relationnel informel

permet aux gens de respirer, permet aux surveillants de se détendre ponctuellement avec des détenus, avec leurs supérieurs hiérarchiques… On retrouve ça dans la sociologie des entreprises : les endroits où les projets naissent, sont souvent… autour de la machine à café par exemple. Ces moments et ces espaces informels permettent que l’institution survive. Il y a aussi de la vie en détention !

Qu’en est-il de l’injonction paradoxale de se réinsérer à une société alors qu’on apprend à se socialiser dans des manières inadaptées à l’extérieur ?

C’est là que les bénévoles ont un rôle. Ils permettent à des détenus de retrouver des formes de socialisation qui sont différentes des interactions de la détention, d’exprimer leur forte propension à la normalisation. J’explique : les détenus sont d’une sévérité incroyable avec les autres personnes qui sont détenues. Parfois plus sévères que leurs juges.

Avec les bénévoles, ce côté puissamment normatif prend une autre forme : Ils vont se comporter envers eux selon des normes reconstruites et projetées pour satisfaire ce qu’ils pensent que ces visiteurs extérieurs attendent d’eux. Quand bien même les bénévoles ne demandent rien, les détenus en font les supports de ces projections normatives. Ce qui signifie qu’ils ont une valeur d’investissement et de projection sociale plus importante que celle des surveillants par exemple.

Les temporalités en prison.

Exemple : s’engager sur des activités régulières. Les personnes ont la capacité de se saisir de ces moments d’échanges, et de mettre du sens dessus. De bien comprendre qu’il s’agit de moments importants et à part. Par le média de l’activité la relation va se construire. La relation va devenir un symbole : la fréquence et la durée est assimilée au sérieux des engagements bénévoles pour les détenus.

Théorie de la reconnaissance.

Qu’est-ce que les détenus apportent aux personnes de l’extérieur ? S’il n’y a pas d’échange, c’est un déni de la personne, par la charité. Les bénévoles ont autant besoin des détenus que les détenus ont besoin d’eux. C’est une reconnaissance réciproque qui est alors en jeu, reconnaissance réciproque à la base de toute interaction sociale validant l’identité et l’estime de soi.

Maintenant j’aimerais vous bousculer par rapport à vos rapports à l’institution.

Je comprends que l’institution ait peur : « c’est des gauchistes, ils portent la parole politique en prison… ils font de la thérapie de groupe » Vous effrayez l’institution, vous laissez s’installer le doute sur vos motivations. Si le message n’est pas suffisamment clair, l’institution va penser que vos interventions cachent d’autres motivations politiques, que vous ne venez pas juste faire du théâtre comme activité socialisante pour les détenus. La bureaucratie incroyable de la prison fait qu’il y a beaucoup de suspicion.

Comment émettre un message pour qu’avant que l’activité commence, l’institution l’accepte ? Pour qu’elle soit assez importante pour les détenus, au point qu’ils frappent à la porte si on ne vient pas les chercher ?

On pourrait travailler sur la présentation face à l’institution.

Trouver une manière de parler aux surveillants. Il faut montrer que votre premier rôle c’est de contribuer à la paix en détention… il faut qu’ils vous identifient, vous situent. Il faut faire de la communication avec des supports écrits, des témoignages d’autres établissements où ça s’est bien passé. La beauté de vos projets ne suffit pas. Montrez un passé, un réseau, etc…

Les prisons ont eu un fric fou pour les programmes anti radicalisation. Des projets nuls mais bien présentés ont été retenus !

Les surveillants ne sont pas vraiment conscients de ce qui fait monter la violence.
Comme les nouveaux profs, on les envoie en maison de détention (*) pour commencer leur carrière. Ils s’imaginent que la seule manière de résoudre les problèmes c’est le rapport de force… souvent négocié. ils ont une intelligence de la punition : on punit toujours les plus faibles, les plus forts on négocie avec eux. »

(*) Les maisons d’arrêt, où on retrouve les prévenus (avant jugement) et les courtes peines. Lieux reconnus comme particulièrement difficiles.

2) Temps d’échanges avec le groupe.

Potimarron : quand on est intervenu en prison il y a une dizaine d’année, c’était à la demande du chef d’établissement. La direction avait une volonté de changement. Or, dans ce que tu décris, toute la responsabilité viendrait des intervenant.e.s : ça ne peut pas marcher. Je ne crois pas non plus qu’on doive « faire de la pub », se montrer « bien comme il faut ».

Bernard :

L’idée que le chef d’établissement est la personne qui décide de ce qui se passe en prison, que cela suffit, ça ne marche pas… Il faut aussi avoir de bonnes relations avec les gradés et avec les surveillants : si le chef d’établissement impose des choses à l’équipe, ça peut aussi mal se passer.

Vous devez montrer que c’est un projet commun, pas uniquement pour les détenus mais aussi pour l’établissement. Que tout le monde peut être gagnant.

Nicole : Ce que tu exposes, c’est une stratégie pour rentrer plus facilement en prison. Pas mal d’entre nous ont été obligés d’être stratège pour pouvoir faire du TO en prison. Ce que tu dis ne correspond pas forcément à un projet qu’on aurait toutes et tous, tout le monde n’a pas envie de faire un travail avec les surveillants. L’essence même de notre travail en prison est clandestine.

Qu’est-ce qui fait que les surveillants n’ont pas envie que les détenus accèdent à la culture, aux activités bénévoles, etc.. ? ça serait intéressant de travailler sur ces raisons.

Il y a bien une opposition entre l’univers carcéral et le fait d’y rentrer.

Bernard :

Dire aux surveillants qui se foutent de votre intervention que votre rôle c’est de faire en sorte qu’ils puissent faire leur travail de manière apaisée, c’est leur envoyer un message. Il faut aussi leur parler : comment s’adresser à eux ? physiquement, par le sourire, leur serrer la main, etc… Pas devenir des partenaires, mais reconnaître aussi leur existence. Ils sont victimes d’une exclusion sociale énorme, eux aussi. Les facteurs qui apaisent les tensions en détention : visite et parloir, gestion de l’espace (bouger, faire du sport, sortir) et les interventions extérieures. C’est la raison pour laquelle l’univers carcéral a mis ça en place.

Fabienne : on a une tendance à se considérer comme révolutionnaire, et on a tendance à considérer l’institution comme une ennemie. On ne peut pas travailler avec la prison sans la prendre en compte.

Bernard : Ce qui ne veut pas dire collaborer avec elle… mais la prendre en compte.

Claire : peut-on vraiment défendre le fait de faire du TO en prison ? Oui, on vient travailler sur des oppressions, c’est écrit sur tous nos éléments de communication. Est-ce qu’on met en porte-à-faux les détenus ?

Bernard : ne pas se justifier, mais expliquer aux structures auxquelles on s’adresse ce que signifie « opprimé », est-ce que ça veut dire « debout les damnés de la terre », ou « tu t’es orienté par un passif qui t’a amené là » ? Et puis quoi ? ce qui oppresse les détenus ne seraient que leurs conditions de détention et pas ce qui les a amenés à être enfermés ? Adaptez votre discours en conséquence. Deux avantages à cela : d’abord vous ne vous heurtez pas de front avec l’administration et ensuite vous engagez une démarche de prise de conscience de la part des détenus, qui dépasse les conséquences de leurs actes (la détention) pour s’orienter vers des causes plus profondes et les inscrire dans un processus social et biographique. (cette démarche va d’ailleurs de pair avec les modalités dramaturgiques et de mises en récit que vous utilisez).

Quelqu’un : On peut travailler sur les oppressions des détenus, mais pas forcément au sein de la prison.

Bernard : vous êtes dans la polysémie des termes, qu’il faut utiliser. Un surveillant sait parfaitement ce que c’est qu’être opprimé par sa hiérarchie, même un chef d’établissement par la direction, avec ses budgets en baisse… A la journée nationale du GENEPI il y avait une grande banderole qui disait « tout prisonnier est un prisonnier politique ». Personnellement, je ne suis pas un prisonnier politique, j’ai pas été torturé, j’ai été jugé aux assises. Mais par contre on peut dire que le sort de tout prisonnier est éminemment politique.

Présentez les choses comme une chance pour reprendre confiance, pour identifier ses oppressions et prendre une autonomie pour les combattre.

Ne choisissez les oppressions à combattre à la place des oppressés. Donnez-leur les outils pour faire ce choix eux-mêmes, les identifier et les combattre.

Il ne faut pas oublier que les surveillants sont aussi parfois sous la pression des détenus. Vous pouvez proposer aussi des ateliers avec des surveillants et avec le personnel SPIP. Qu’ils acceptent ou refusent, vous pouvez ensuite leur rappeler votre proposition.

Stéphane : ça me fait dire qu’il y a peut-être des rêves à abandonner selon ce qu’on veut faire. On peut se permettre d’être plus ou moins visibles, selon ce qu’on connait des commanditaires.

En atelier, on a utilisé des techniques pour réfléchir à la sortie de prison, notamment « le futur qu’on craint »…

Par contre si on se dit qu’on va pousser les murs, qu’on va pouvoir contribuer à grignoter le système carcéral, le remettre en cause… est-ce qu’en fait on ne le renforce pas en allant y intervenir ? Le système se renforce à chaque fois qu’il y a de la résistance.

Contribuer à la paix carcérale… pourquoi pas ? Si on ne croit pas qu’on va réussir à détruire la prison… Donner un canal d’expression politique aux détenus, ça peut être intéressant, ça donnera peut-être des moyens de lutter contre l’oppression à long terme.

Bernard : la paix carcérale, vous n’êtes pas là pour la faire, mais juste pour le dire afin de rentrer dans la prison. Vos engagements sont éminemment politiques. Vous engager à de la socialisation en prison, c’est politique. Les détenus peuvent ensuite bénéficier, dehors, de ce qu’ils ont fait avec vous… Vous n’allez pas en détention pour former des militants, mais pour apporter de la réflexion. Peut-être qu’après ils deviendront militants. Faire du social, dans un univers carcéral, c’est politique. D’autant plus que les travailleurs sociaux ne le font plus.

Ce n’est pas un renoncement, c’est un déplacement, c’est un recadrage.

C’est ce qui explique que dans les pays totalitaires, ils se passent quand même des choses. J’aime pas cette comparaison parce que ça n’a rien à voir, mais dans les camps de concentration il y avait de la culture, de la poésie…

Jacqueline : A Strasbourg, il y a un Théâtre National, dont des comédien.ne.s se sont mis au théâtre forum, notamment en prison. Lors du spectacle, la comédienne montait des «  constats », en rapport à la vie dans la prison : le manque de douche, de temps pour les douches, des parloirs trop courts et sans intimité, des détenus transférés loin de chez eux. La jokère dit : « c’est un constat ». Pas de forum. Ensuite, il y a une scène qui montre des détenus qui accueillent mal les nouveaux détenus, et la jokère fait forum là-dessus. Pour moi, ça, c’est du social, et je ne ferais pas ça.

Fabienne : à NAJE on a pris le parti – je crois – de ne pas travailler sur la taule elle-même, sur les rapports dans la taule, parce qu’on trouve qu’on n’a pas les moyens de faire ça. Pour moi faire un forum dans la taule sur ce qui s’y passe, avec la présence des gardiens, ça ne sert à rien.

…Ça me fait beaucoup cogiter la question d’être avec l’institution pour faire les choses.

A chaque fois qu’on intervient, même à l’Education Nationale, en prenant les personnels pour des cons et en pensant qu’ils font mal leur travail, ça se passe mal.

Je ne sais pas si quand on va en prison on fait vraiment du TO, on fait surtout des jeux, etc…

Je pense qu’il faut qu’on se calme : c’est vrai qu’on est tendu quand on y va, certain.e.s parmi nous ne supportent pas les matons… Alors : se dire que les matons ce n’est pas que des cons, il y a aussi plein de gens pas mal parmi eux. On ne peut pas vouloir être dans une institution et contre elle. Du coup, contre la prison, il faut peut-être faire autre chose, ailleurs.

Anjela : Une de nos copines qui est intervenue avec le MFPF, aurait sûrement sauté au plafond en entendant ce qu’on dit ici ! Elle dit qu’elle déteste les gens qui interviennent en prison, parce que ce truc de collaborer à la paix sociale, ce n’est pas efficace. Que les moments de résistance en prison, qui sont peu nombreux surtout dans les prisons pour femmes, apportent des choses. Pour elle, la paix sociale n’est pas souhaitable.

Voir le film : « galères de femmes », sur l’impossibilité de la réinsertion.

J’ai eu des entretiens avec des joker.e.s en Amérique latine : même difficultés qu’ici, et une fois qu’ils ont fait une présentation publique, il n’y a plus moyen pour les joker.e.s de revenir travailler en prison.

Bernard : Pourquoi elle a ce reproche ? Si la douleur égocentrique (terrible et physique) empêche de voir l’investissement de l’autre, alors ce temps de prison n’a pas eu d’effet sur soi. Retrouver l’empathie, c’est ne plus se concentrer sur ses douleurs… j’ai jamais été aussi libre qu’en m’intéressant à celui qui ferme ma cellule. Je dois me décentrer pour ne pas ne me concentrer que sur moi. Important de prendre de la douleur, (de l’autre?) mais c’est compliqué.

Claire : Ce dont tu parles, c’est spécifique aux prisons pour hommes ?

Bernard : dans les prisons pour femmes, les femmes criminelles subissent un tel stigmate qu’elles ont du mal à recréer une estime d’elles-mêmes. Leur douleur est tellement forte, la honte est tellement forte. Elles sont très méfiantes. Tandis que les femmes condamnées pour délit : elles viennent d’un quartier, elles gardent une identité…

Chérine : pourquoi à NAJE vous êtes arrivés à la conclusion que ça sert à rien d’essayer d’agir sur les conditions carcérales ?

Fabienne : La taule est trop forte pour nous, on va mettre en danger les détenus, on n’a pas le rapport de force. On fait remonter les choses, mais ça ne change pas grand-chose.

Fatima : on va en prison dans un dispositif contre les addictions. On fait remonter, mais surtout sur des situations individuelles, (du piston, en gros ?..) problèmes de dents, d’argent, de surveillants qui font des fouilles aux corps très pénétrantes… Mais rien de collectif, ça ne change pas le milieu carcéral dans lequel ils sont. Il y a des conditions sur lesquelles notre interlocuteur ne peut pas agir, notamment les fouilles au corps très pénétrantes.

Bernard : il y a un danger pour les détenus à institutionnaliser le fait que vous fassiez remonter les choses… vous n’êtes pas avocat ni assistante sociale.

Mais ce n’est pas parce que ce n’est pas votre rôle que vous ne pouvez pas le jouer ce rôle ! Cependant à vous seul.e.s, vous ne pourrez pas assumer toutes les inconséquences du système carcéral.

Vous êtes aussi avec un public manipulateur, qui va essayer de vous instrumentaliser, de grappiller des choses… si vous êtes perçus comme « trop sensibles », les détenus en profitent et vous pouvez décrédibiliser votre structure très vite.

L’action politique pour le changement est à faire soit aussi et avant tout en dehors, soit dans d’autres espaces. Mais pas dans les ateliers que vous proposez, ce n’est pas à l’intérieur de la prison qu’on va pouvoir changer la prison. Vous aidez à changer les individus enfermés sur leur rapport à autrui, mais vous modifiez très peu l’institution. (ou seulement sur du très long terme).

Nicole : alors ça serait intéressant de travailler, de chercher où sont les espaces dans lesquels on pourrait vraiment lutter contre la prison ?

Bernard : il y a des grandes fédérations d’associations. Ex : l’ARAPEJ. La seule manière de lutter légalement contre le système pénitentiaire, c’est de faire remonter en justice des choses. Mais l’administration limite les actions juridiques à des problèmes individuels, de plus, il n’y a jamais de retombées sur les surveillants ou les responsables des établissements en tant qu’individus. Ça ne fonctionne pas très bien, la France est même condamnée pour cela par la cour européenne des droits de l’homme.

La lutte politique a un sens, menées par les familles, les anciens détenus… La lutte médiatique également. C’est le point faible du système carcéral. Les familles font un travail important. Ce sont aujourd’hui des luttes politiques plus ponctuelles, pas comme dans les années 70 où avec Foucault, ces luttes avaient créé des grands mouvements.

Il y a un intérêt à faire que dans le système carcéral, il y ait de la réussite. Par exemple : C’est grâce à des bénévoles qu’on a pu (enfin) étudier en prison à Caen. J’y ai été enfermé neuf ans, et au fur et à mesure qu’on étudiait, un poste de prof a été créé, des profs sont venus en prison, etc… Il y a quand même des changements, tout doucement, mais il y en a.

Depuis 5 ans, il y a un renouvellement des surveillants, ils ont de plus en plus souvent le bac – et ont raté d’autres concours – mais ont envie d’évoluer dans la hiérarchie de la prison.

L’augmentation des peines alternatives en France n’a pas fait diminuer l’incarcération : ça a juste permis aux juges de punir plus.

Nadia : je n’ai pas eu d’expérience en prison, mais ce que vous racontez me rappelle l’école, ça va peut-être vous choquer ? J’ai l’impression que les parents jouent les rôles des détenus, et l’école le rôle du système carcéral. C’est quand même grave de me rendre compte de ça…

Bernard : l’école comme la prison montre les injustices que vivent les gens, comme en prison certains s’en sortent et beaucoup pas du tout…

La différence c’est qu’à l’école on a à faire à des enfants en devenir. À des personnes socialisées : un contexte familial, spatial… ça serait dangereux de les confondre, même si l’école note, juge, punit !

Mais les fonctionnements institutionnels ont des points communs : autour du bureaucratique et de l’institutionnel, c’est tout aussi difficile de faire des projets en prison qu’en école.

Nadia : c’est peut-être pas une bonne idée de parler de théâtre de l’opprimé.e quand on va voir une institution… on peut peut être parler de théâtre participatif, ça passerait mieux ?

Stéphane : J’insiste sur le cadre de notre intervention. Le risque de perdre notre « contrat » avec les prisons, je ne l’ai pas trop en tête. Je pense surtout au risque pour les détenus : parfois faire remonter des choses les expose au risque de vengeance…

La question de « travailler avec les matons »… Les unes et les uns, à TOP ! on va s’en sentir plus ou moins capables et en avoir plus ou moins envie. Moi j’aurais du mal ! J’entends bien l’importance de l’empathie, comme le raconte Hannah Arendt, qui avait dit à son bourreau « vous n’avez pas l’air bien, aujourd’hui ». Mais je comprends aussi que des gens qui ont vécu des peines de prison ne supportent pas d’être empathiques avec les matons.

Le surveillant est un relai de l’oppression : est -ce qu’on a envie de travailler avec eux ? Ce qui n’empêche pas d’être en cordialité avec eux, parce que ça peut faciliter les choses.

Bernard : mais est-ce que tu seras prêt à aller travailler à l’école des surveillants ? Ils ne sont pas encore surveillants. Ça pourrait montrer aux chefs d’établissement qu’on n’est pas anti-prison puisqu’on a proposé des choses aux futurs surveillants.

La prison détruit l’humanité, l’empathie… Hanna Arendt reconstruit son humanité en parlant à son bourreau.

Nicole : pourquoi travailler avec des surveillants ? Quel enjeu ? Ça serait parce que des surveillants auraient envie de travailler sur des oppressions auxquelles ils se confrontent ?

Bernard : la présentation d’un projet de ce type a un double aspect : l’enjeu, et la communication. La proposition d’un atelier avec les surveillants ferait acte de votre bonne foi. L’enjeu : considérez que si les conditions de travail des surveillants s’améliorent, la paix sociale s’améliore en prison.

Jacqueline : le théâtre de l’opprimé.e ce n’est pas de la communication. Le réseau s’est créé sur « le TO c’est pour lutter contre les oppressions ». Sous le gardien de prison, il y a un citoyen, alors, il faut rappeler le cadre : et le cadre, il est politique. On a de la chance d’être encore dans une démocratie, qui n’est pas parfaite, mais les valeurs de la république: liberté, l’égalité, la fraternité c’est justement dans ce cadre qu’on travaille. Le détenu est une personne, il a le droit de parler de tout, même s’il est dans des conditions particulières. Pour moi, il faut dire ce qu’on fait !

Nicole : pour certain.e.s, le mot « politique » ne recouvre pas du tout ce que ça veut dire pour nous. Comment faire passer avec tel interlocuteur, ce que nous pensons vraiment ? Par exemple avec quelqu’une qui n’a pas beaucoup de vocabulaire, avant d’aller travailler dans l’institution. Expliquer qu’on va travailler sur « les injustices ou les injustices sociales » ce n’est pas pareil que de dire « je viens en prison pour la détruire »… Mais si en taule ça bloque de parler d’opprimé.e.s, alors, comment on fait ? D’autre part, moi aussi, le terme de « paix sociale en prison », ça me titille…

Bernard : cette communication n’est pas destinée à vous vendre. Elle est destinée à parler d’un projet à des interlocuteurs bornés, de leur parler un langage qu’ils peuvent comprendre. Je parle en tant que sociologue, là, et pas de taulard. Le taulard, lui, il veut détruire toute la prison. Je ne suis pas là pour cautionner la détention, j’en ai pris plein la gueule en taule.

Pour moi, toute interaction sociale avec des détenus est politique. Ce qu’on amène, ça vaut la peine. Rien que la reconquête de la parole, du mouvement, de l’identité, c’est éminemment politique, pour des taulards. Après si on veut détruire les prisons, il faut le faire de dehors… les deux luttes sont différentes et complémentaires.

JF : Plus généralement, « Le TO c’est fait pour lutter contre des oppressions ». Oui, mais on n’a écrit nulle part qu’on est là pour massacrer les oppresseurs ! C’est important de parler d’abord des oppressions, avant de décider avec les gen.te.s quelles sont leurs oppressions, et ensuite seulement de réfléchir avec eux à « qui sont leurs oppresseurs ».

Chérine : pour moi l’analogie entre la prison et l’école est évidente : on t’empêche d’être, de te mouvoir quand tu veux, de parle quand tu veux… je suis intervenue sous le nom TO avec des instit’, et ça a créé énormément de peurs : « on n’a pas envie de faire la révolution, etc… » Dans l’école, tu ne peux pas changer l’institution non plus : les instit’ sont oppresseurs des enfants, mais sont aussi opprimé.e.s par le système. Moi j’aurais envie d’abattre tous les murs des écoles, parce que pour moi aussi c’est une prison. Tu sens toutes les réticences des instit’, même celles qui voudraient changer les choses disent « qu’est-ce qu’on peut faire, le système est tellement énorme, on n’a le choix que d’y participer ? » .

Bernard : vous avez des préoccupations de riches, de personnes nanties !.. Abattre les murs des écoles… alors que j’ai eu du mal à avoir accès à l’éducation en prison, que j’ai connu des pays sans école…

Les murs et les écoles, gardons les ! Mais ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas refonder l’école. Quand bien même on y crée des enfants qui pensent et s’incluent dans le système néolibéral… Les mômes ne sont pas des détenus, et les instit’ pas des matons…

Je vous observe, vous avez des âges différents, des corps différents, des passés différents, mais vous arrivez quand même à fonctionner ensemble. Alors, essayez d’imaginer que vous pouvez faire toutes les choses que vous proposez là avec des personnes que vous ne supportez pas, des institutions avec lesquelles vous n’êtes pas d’accord.

N’ayez pas honte de ce que vous faites, essayez d’utiliser tous les moyens possibles pour proposer du TO dans plein d’endroits, sans vous trahir.

(texte relu et amendé par Bernard le 7 nov18) 

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